Le monde est petit. Très très petit.

Les Québécois n’auront jamais autant voyagé. En scrutant les données de Statistiques Canada, la courbe est exponentielle. Nous sommes toujours prêts à décoller. Y a pas une semaine où tu n’entends pas quelqu’un qui parle de son imminent départ dans des pays avec des noms qu’il fallait faire semblant de connaître il y pas si longtemps. On voyage de plus en plus jeune, en famille ou en couple et on voyage de plus en plus loin. Les périples, jadis réservés aux grands explorateurs sont maintenant banalisés par les tours opérateurs qui les rendent accessibles à tout le monde en autocar climatisé. Il y a plus vraiment de destinations qui nous impressionnent. On ne parle plus de Tombouctou comme le bout du monde. On va en Europe comme on allait à Old Orchard dans les années 70. Les voyages dans le sud sont devenus de banals week-ends dont on se confesse quasiment. « Tu arrives de voyage? » – Non, non je suis seulement allé 10 jours à Cuba. C’est devenu banal. Anodin.

Et la bouffe? Haaaa la bouffe. On entre dans le plus simple IGA de quartier pour s’acheter quinoa, manioc, farine de banane plantain. On cuisine le monde de plus en plus quotidiennement. Notre trio carotte/patate/navet est devenu moribond et l’offre s’est multipliée pour nous offrir des légumes de champs du monde entier. L’expression légumes de terre est devenue légumes de Terre. Légumes d’ailleurs qu’on réussit maintenant à cultiver très bien, ici même. L’exotisme ordinaire. On peut manger exotique bio, près de chez nous. J’écris exotique et je me fais rigoler, car ce mot n’a plus la même saveur que jadis. Notre alimentation a tellement changé et évolué qu’on peut difficilement parler de bouffe d’ailleurs. Beaucoup de produits importés font partie intégrante de notre alimentation quotidienne. Et ce n’est même plus réservé à une élite. Ni à une classe plus riche. Ricardo, Faita, Pinard et compagnie ont réussi, avec leurs émissions et livres, à métamorphoser la cuisine québécoise et la rendre multiculturelle en démocratisant celle-ci. Notre table est multiculturelle. Nous bouffons le monde.

Nous n’avons jamais été aussi informés sur les grands conflits mondiaux. Nous avons suivi les dernières grandes révolutions sur Twitter. En direct. Nous avons vécu le printemps arabe, dans le confort de nos foyers. Nous avons pu suivre les élections tunisiennes et en parler parce que sa couverture par les médias nous a été offerte sur le web. Nous nous nourrissons de sources d’informations diverses et mondiales. Les points de vue sont de plus en plus diversifiés. Nous avons maintenant l’opportunité de lire comment l’orient perçoit l’occident. Nous extrapolons moins. Des idées d’ailleurs influencent les nôtres. Un mouvement comme Occupons machin s’exporte, s’importe, comme un fruit. Nous vivons le village Global. Nous sommes mondiaux. Les barrières tombent.

Nous vivons une époque formidable, comme j’aime le dire si souvent. Une époque mondialisée.

Le monde est petit, mais plus nous. Nous avons grandi de ces expériences multiculturelles. Nous ne sommes plus des étrangers. Imbibés de culture, nous sommes devenus des citoyens du monde.

Pourtant, quand Khady du Sénégal finira ses études au Saguenay, c’est dans une autre ville, peut-être province et même pays qu’elle ira pratiquer.

Pas qu’elle n’aime pas le Saguenay, ni le Québec. Elle a quand même choisi de s’y établir pas seulement le temps de ses études, mais avec le but de s’y intégrer. D’épouser une nouvelle culture. Comme des milliers d’étudiants le font, chaque année au Saguenay, à l’Université du Québec à Chicoutimi, ou dans un de nos quatre Cégeps. Des milliers d’Africains, de Magrhébens, de Chinois ont opté pour le Saguenay comme terre d’accueil pour vivre une nouvelle vie, mais une poignée seulement resteront. Et ce n’est pas parce qu’ils n’aiment pas rester ici. Vraiment pas. C’est le Saguenay ou le Québec qui n’en veulent pas.

« Tu as été victime de racisme ici, Khady? » La question l’a fait sourire de toutes ces belles dents quand je lui ai posé la question, vendredi passé chez moi. Oui. Elle l’est. Et pas toujours de façon directe. Le racisme latent, hypocrite est bien pire. Te faire traiter de négresse par un individu sans cervelle fait beaucoup moins mal que de te voir refuser un stage dans une entreprise, que d’être la dernière choisit pour un travail d’équipe, que d’être reconnue coupable sans avoir eu droit à une enquête. Uniquement par ta couleur de peau, ton allure, ton odeur. Pour leur permettre de suivre un stage en entreprise, indispensable à la réussite de leurs études, les intervenants des institutions d’enseignement doivent user de tous leurs atouts pour convaincre les entreprises de les accepter. Je ne parle pas ici d’avoir à placer des derniers de classe, des cancres, et je parle encore moins d’embauche à temps plein, mais uniquement d’un stage bénéfique à la fois à l’étudiant et à l’entreprise. On ne parle ici pas de charité. Mais c’est quasiment ce que l’on doit faire pour solliciter les entreprises.

On dit souvent que le racisme vient surtout de l’ignorance. Pas toujours. On ne peut pas être ouvert à toutes ces cultures culinaires, littéraires, etc. sans l’être à leurs auteurs, ceux de qui tout cela origine. On se targue de vouloir voir le monde, mais quand ce monde est notre voisin, on lui ferme la porte. On ne veut surtout pas le voir. Le tourisme à sens unique.

Pourtant, nous voyageons comme jamais, nous bouffons cantonais, créole et libanais et nous nous préoccupons d’envoyer des sous en Haïti quand son peuple souffre de la multiplication de cataclysmes. Nous n’avons jamais été autant citoyens du Monde. Nous n’avons jamais autant aimé le Monde. Nous aimons tellement ce qui vient d’ailleurs. Tellement. Que nous préférons qu’ils restent ailleurs. Surtout pas chez nous.

6 commentaires

  • Voyager deux semaines, voir un mois par année dans d’autres pays, manger de la bouffe autre que ‘québécoise’ voir même fusion, c’est un beau pas vers l’autre. Ça démontre une ouverture…à peu près grande comme la cheville d’une aiguille à mon avis. Le réel pas vers l’autre, celui qu’on peut dire à bras ouverts, demande un engagement de notre part et une acceptation du risque (celui de créer une nouvelle réalité). On accepte de modifier quelque peu sa routine, mais on n’a peur de perdre le contrôle. Je pense qu’il faut s’expatrier au moins un an pour comprendre les immigrants. Moi, la fille de Chicoutimi-Nord, je peux le dire maintenant que j’ai vécu 3 ans en Chine.

    Très bon billet Marc, j’en aurais long à dire sur le sujet! Merci.

  • 17 novembre 2011 at 21:40 //

    Oui très vrai. Et on me demande régulièrement si j’ai adopté mes enfants plutôt que de penser à la possibilité d’une union interaciale. Mes enfants de sang mêlé antillais/québécois ont du travail dès la naissance seulement par leur existence. J’espère quand même que quand ils seront grands, la société aura évolué assez pour ne plus laisser cette question de soi-disant “race” servir d’excuse à l’exclusion. Comme me demandait ma tante de Chicoutimi: “ils sont de quelle race tes enfants”. À moi de lui répondre: “de la race humaine, ma tante”.

  • @ martin : merci!
    @ stéfanie : Tu es tellement mieux placé que moi pour parler de comment c’est de se retrouver de l’autre côté. D’être l’étranger. J’ose imaginer que le problème se vit partout…
    @ fabienne : « J’espère quand même que quand ils seront grands, la société aura évolué assez … » – On l’espère tous!

  • C’est tellement pertinent ce que tu écris que ça reflète très bien les raisons pourquoi on devrait tous avoir un cours en approche interculturelle (et de la santé pour les travailleurs de la santé)
    C’est un cours que je suis a l’université et c’est vraiment enrichissant. Mais c’est triste de voir que même si on s’en vient en 2012, même moi (je ne me considere pas raciste) j’ai encore tellement de chose a réaliser, comprendre et apprendre sur la culture d’autrui et sur ma façon d’interagir avec une personne qui peut avoir un vécu différent du mien. PIS J’SUIS même pas raciste, je suis assez ouverte et j’essai d’ouvrire mes horizons mais j’immagine pas pour ceux qui ont les yeux fermés.
    Et puis même si on voyage, on ne vit pas ce que les gens du pays vivent. On ne ressent pas la meme emotion quand on discute politique, droit des femmes, droits de santé.. etc… Il faut le vivre pour comprendre pleinement j’imagine. Personne n’a completement la competence culturelle, ça se travaille avec le temps et l’expérience.

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