Les boîtes.

Quand j’étais petit, j’avais de la misère à fermer ma boîte.
Les mauvaise langues diront que c’est toujours vrai.
Pourtant, je peux passer des jours sans l’ouvrir.
Puis j’ai grandi et j’ai rêvé de faire mes boîtes pour quitter le nid familial. Vivre ma vie.
Boîtes de nuit.

J’ai rempli des boîtes avec d’autres.
Ça m’a emballé. Au début. Cette vie rangée.
Puis quand ça allait mal, je me suis paqueté.
Et quand ça n’allait pas mieux, ben, j’ai paqueté.
Je suis reparti quelques fois avec moins que j’avais au départ.
Boîte de mouchoirs.

Au niveau professionnel, j’ai toujours voulu travailler dans des boîtes de pubs géniales.
Boîte à idées.

Puis je suis tombé dans le panneau des grandes boîtes.
Ça aussi ça m’avait emballé. Au début.
Boîte à surprises.

Puis je me suis senti sardine.
Alors j’ai refait mes boîtes.
Aujourd’hui. Je dirais que je cartonne plus que jamais.
Je n’ai pas trop l’impression d’être enfermé.
Think outside the box.

Le coloré défunt père d’un de mes amis disait, dans sa grande sagesse, qu’on passe d’une boîte à l’autre et qu’à chaque étape de notre vie, celle-ci rapetisse de plus en plus. On passe d’une grande maison familiale, on la quitte et par la suite, les enfants aussi. Puis on vieillit pour finir en CHSLD, dans encore plus petit, pour terminer en fin de compte, enfoui dans le sol ou réduit en poussière dans une boîte encore plus petite.  Bon, certains diront que c’est une image pessimiste de la vie. J’y vois plutôt une lucidité.
Boîte à souvenirs.

C’est à ça que j’ai pensé quand j’ai ouvert la porte de la remise, pour la première fois depuis l’automne dernier. J’en ai profité pour faire l’inventaire de ce quelle contenait. Je n’ai pas compté beaucoup de boîtes. Quelques trucs sans importance. Qui n’en prendront de toute évidence pas davantage plus le temps avancera.
Boîte à malice.

J’ai réalisé à ce moment que j’avais beaucoup moins de stock qu’il y a une dizaine d’années. Quelques vieux emballages contentant des brides de vies antérieures. Des vestiges d’adolescence, d’années universitaires. J’avoue ne pas avoir fait une fouille archéologique. Quelques regards ont suffi. Quand tu as déménagé ses affaires là à toutes tes étapes, il n’y a rien de sorcier. Tu sais d’où ça vient. Même si tu ne sais pas trop pourquoi c’est encore là.
Boîte de conserve.

J’ai une drôle de relation avec les boîtes.
Je ne suis plus du tout attaché à celles-ci.
En fait, je réalise que j’ai juste été paresseux jusqu’à maintenant de les avoir traînés de vie en vie.
Comme des boulets.
Une ancre stoppant le navire.
Pourquoi les garder?
Je n’en sais rien.
Boîte de Pandore.

La grand-mère de mes enfants écrivait au stylo une date sur chacune des boîtes qu’elle plaçait dans le sous-sol ou le grenier. Quand elle décidait qu’elle faisait du ménage, elle regardait la date sur les boîtes et si elles n’avaient pas été ouvertes depuis cette période, elle les jetait sans les ouvrir. Sa philosophie étant que si elle n’avait pas eu besoin des choses qu’elles contenaient depuis des années, c’était un bon signal pour s’en débarrasser.
Boîte vide.

À l’époque, ça m’avait fait rire.
Mais, j’aurais été incapable de faire ça.
Mes choses.
M-E-S-A-F-F-A-I-R-E-S.
Aujourd’hui, si.
Sans problème.
La foudre tomberait sur la remise et je dirais cool.
Enfin.
Débarrassé.
Merci.
Boîte-cadeau.

Monsieur, svp, êtes-vous heureux?

J’adore Vincent Delerm.
Tous ses albums.
Encore plus les derniers. Dans lesquels il a laissé tomber son côté léché, bon-garçon trop-bien.
Je l’aime encore plus depuis que ses albums sont remplis d’échantillonnages, de grichous, d’imperfections.
J’adore surtout Vincent Delerm pour ses textes. Comme son père, Philippe, il signe une poésie si simple qu’elle a le pouvoir de te désarçonner.
Les mots simples sont ceux qui te font fondre.
Que je t’aime, n’a d’ailleurs que quatre syllabes.
Ne me quitte pas en a cinq.
Non. Une.
Les mots les plus simples sont les plus incisifs.
Coupants.
Dans son dernier album «À présent», la trop courte pièce de 51 secondes «Êtes-vous heureux?» où s’entremêlent un remix de piano et un vieux vox pop d’une animatrice qui demande à des personnes âgées si elles sont heureuses, me chamboule à chaque reprise.
Bizarre.
Une chanson si simple.
À la limite, même pas une chanson.
J’avoue être plutôt scotché sur le vox pop.
Les réponses des petits vieux.
Qu’est que ça peut vous foutre.
Ça dépend de ce que vous appelez heureuse.
Non.
J’ai eu du bonheur, du malheur, j’ai eu un petit peu de tout dans ma vie, faut bien partager un peu.
Je suis trop vieux.
Des réponses tellement lucides.
Vraies.
À mille lieues des instagrammeux.
Avec leur bonheur de carton-pâte.
De bonheur retouché.
Comme ces statuts Facebook où le plus beau moment de toute ta vie est arrivé – alors que tu a à peine réalisé 10% de celle-ci.
Le plus meilleur de l’encore plus beau voyage de toute ta vie, pis de ta mort pis aussi de ta résurrection.
Pourquoi cette quête d’être heureux?
Pourquoi le crier si fort que vous l’êtes?
REGARDE COMME JE SUIS HEUREUX.
REGARDE-COMME-JE-SUIS-HEUREUX.
R-E-G-A-R-D-E.
Parce que c’est quoi être heureux?
C’est quoi au fond?
Ce sentiment si fragile.
Intangible.
Qui apparaît tout à coup pour rien.
Qui s’effrite pour encore moins que rien.
Tellement nombriliste.
Le fait d’être heureux est avant tout personnel.
Hier, le flétan qui se mêlaient aux piments forts, l’oignon rouge et les feuilles de céleri, l’odeur qui s’en dégageait, je suis certain qu’à ce moment là, j’étais heureux.
Quand j’ai trouvé le mot que je cherchais.
Quand j’ai attendu mon dernier vol à l’aéroport.
Ce but marqué dans un match de hockey que je regardais.
Une partie de Yahtzee gagnée.
Cette phrase magnifique dans ce livre que je lis.
Du chocolat noir.
Je sais que c’est futile.
Tout ça.
Mais je pense que le bonheur est là.
Dans ces petites choses.
Sinon, ben, c’est trop compliqué pour moi.
Beaucoup trop.
Je suis fait de porcelaine.
Qui se brise à rien.
Qui s’effrite à rien.
J’ai toujours vu le bonheur comme un truc trop complexe.
Comme une montagne à gravir.
Sans avoir le gabarit pour y arriver.
Comme une grosse bouchée.
Une grande enjambée.
Trop pour moi.
Alors je préfère m’attarder aux petites choses.
Sinon je suis déçu.
J’angoisse.
Monsieur, svp, êtes-vous heureux?
Oui.
Non.
Ça dépend.

Push-push.

Samedi, j’ai acheté des crevettes.
Je les ai décortiquées.
J’ai jeté les carcasses à la poubelle.
Et puis on a mangé, ma blonde et moi.
Dimanche, jour de ménage, ça sentait bon.
J’ai quitté la maison en fin de journée pour ne revenir que le lendemain.
Lundi, comme j’ai de fines herbes à m’occuper, je suis repassé par le maison avant d’aller au bureau.
Ben oui. Certains ont des animaux de compagnie. D’autres des plantes. Moi, j’ai des herbes. C’est comme des plantes, sauf qu’on les mange. Non. Non. Je n’ai pas de compte d’Hydro-Québec exubérant: je parle de basilic, origan, coriandre, etc.
De vraies herbes.
Bref. Je suis rentré lundi matin.
Ça sentait le cadavre dans la maison.
Bon.
Comme je n’y étais pas. Je me suis dit : fiou, ce n’est pas moi.
Je ne suis pas mort.
On ne sait jamais. À mon âge.
On peut mourir la nuit.
S’étouffer.
Mourir sans le réaliser.
Mais je n’y étais pas.
Ça sentait la carcasse-de-crevette-jetée-dans-la-poubelle.
Bref. La marde.
J’ai fait un sac. Jeté le sac. À l’extérieur.
Mais l’odeur n’est pas partie tout de suite.
Ce n’est pas instantané.
Les gens qui se sont déjà séparés comprendront.
Mardi, en revenant de la broue avec les gars, j’ai constaté, en jetant un truc dans la poubelle, que ça sentait encore.
J’ai sorti le Febreze et j’ai fait push-push.
Ben ouais.
Je n’ai pas fouillé pourquoi.
Je n’ai pas cherché si.
Ni analysé quoi.
J’ai fait push-push.
J’ai mis du sent-bon.
Du parfum par dessus la crasse.
Comme on dit.
Je l’ai réalisé rapidement.
À chaque fois que j’ouvrais l’armoire dessous l’évier.
Ça sentait le faux bon.
Le similipropre.
Pis j’ai réalisé là que je faisais ça souvent.
Pusher du simili bon sur du vrai mauvais.
Pour tenter de l’oublier.
Comme l’acné. Plus tu tentes de la cacher, pire c’est.
Séktala? Rgien. Té sur? Baouais. Taspasunbouton? Non.
Bref. Ça.
Camoufler que ça ne va pas.
Mentir.
Faire semblant.
Ça pue.
Comme le push-push que tu saupoudres.
T’as chié? Ben non.
Les narines ben écartillées.
Ouais, je sais que ce n’est pas tous les jours qu’on jette des carcasses de crevettes. Des fois, on jette des peaux de bananes, de pommes pis ça sent bon, mais jamais ben ben longtemps.
Ce qu’on jette, ça vient rapidement à puer.
C’est ça qui est ça.
Au travail. Dans nos vies.
C’est ça.
Ce texte rime à quoi?
Que j’ai passé une mauvaise nuit.
À me lever 3 fois pendant la nuit.
À penser à plein de trucs désagréables.
À rien de mauvais.
Rien de si pire que ça.
De la chnoute.
À un truc qui pue.
Comme une carcasse de crevette.
Sans m’en rendre compte, j’ai dû me lever.
Prendre le Febreze.
Pis faire push-push.
Pour rien.
Pour masquer la réalité.
J’ai ben pas pu bien dormir.

René et moi.

J’ai 10 ans.

En camping avec mes parents à Roberval. Au Mont-Plaisant.

On fait partie du Club Caravaning Saguenay et comme chaque année, tous les clubs de la province se rencontrent. Cette année -là, on n’ira pas loin. Papa et maman sont contents, ma soeur et moi un peu moins. Camper au Lac, ce n’est pas comme aller camper à Gatineau ou en Mauricie : c’est moins exotique.

Bref, on se ramasse à Roberval.

Chaque rassemblement est une occasion pour mettre les clubs en compétition. Sportivement, bien sûr, mais tout autant pour voir comment le club réussit à paraitre comme un groupe innovateur et homogène. Fers à cheval et pétanques, tous les sports étiquetés camping y passent. Et il y a aussi une autre compétition en soirée, celle des talents amateurs. Les chansonniers, les raconteurs, les humoristes s’y pavanent.

C’est là que j’interviens.

Ou pas.

J’ai 10 ans.
La coupe au carré.
Fan fini de René Simard.
Dont je connais toutes les chansons.
Imite la voix à la perfection.
En fait, j’aurais pu être lui.
Comme 10,000 enfants de mon âge à cette époque.

Marc, c’est toi qui va représenter le club pour la compétition.
Tu vas nous pousser une petite toune des Simard.
Pis on va gagner.

Moi, du haut de mes 10 ans, j’ai dit non.
Pas question.
Et là, mes parents m’ont dit : ben là, Marc, fais pas simple, va chanter.
Pis là, j’ai redit non.

Maman avec sa voix douce m’a dit : Marc, va chanter. Tu es tellement bon.
Et j’ai dit encore non.
Et papa est venu avec ses gros yeux. Il n’a pas parlé. Papa ne parlait pas. Mais je pouvais lire. VA CHANTER. En majuscule.

Et puis, y a eu le papa de mon ami. La maman de mon ami. En fait, tous les parents du club sont venus se pavaner devant moi.

Sans succès.

Va chanter, Marc.
Non.
Je ne veux pas.

On m’a offert de l’argent.
On a tenté de me forcer.
On m’a intimidé.
On a tenté de m’amadouer.

Non.

Je n’ai jamais voulu.
Je n’ai jamais participé.
Et puis, on a présenté personne au concours.

Le soir, dans la roulotte, y avait un silence de mort.
Couché dans mon sac de couchage, j’ai commencé à chanter «l’oiseau».
Pas longtemps.
À peine un couplet.

– Ho non, fais dodo.

Je vais écrire ça, mais j’aurais tendance à dire que c’est plus « ta gueule! » qui s’est dit ce soir-là.
De papa ou de maman.
Je ne sais pas de qui.

Je connais les brumes claires…
————-

Je suis le petit blond sur la photo. Prise à Ferland-Boileau pendant les vacances d’été.

Fan fini je vous dit.

Travailleur de l’ombre

Papa : Ta mère m’a montré la dernière brochure que tu as réalisée… Beau travail! C’est vraiment une job de pro…

Moi : Merci ‘pa…

Papa : C’est toi qui as fait les photos?

Moi : Non.

Papa : Ha… T’as fait les textes?

Moi : Non plus.

Papa : … ce n’est tout de même pas toi qui l’as imprimé, hein?

Moi : Non plus, ‘pa.

Papa : Mais t’as fait quoi?

Moi : Tout. Et rien. C’est plutôt complexe…

Papa : Ho…

C’était il y a longtemps. Dans les dernières années de sa vie, mon père disait qu’il savait un peu plus ce que je faisais comme métier, mais j’ai toujours eu des doutes. Pas que je sous-estimais ses capacités à comprendre, loin de là; mais c’est que même après toutes ces années, j’ai encore de la difficulté à expliquer ce que je fais «vraiment» dans la vie à des gens qui n’en connaissent pas les subtilités.

Comment expliquer à un quidam que la brochure qu’il tient dans sa main, cette brochure même dont tu t’attribues la réalisation ne porte en elle que tes idées ou tes choix. Que le texte a été confié à une rédactrice dont c’est le métier d’écrire, oui, tu l’avais un peu orienté, peut-être même que tu lui avais suggéré un titre, mais le texte portera sa signature. La photo était assurée par un professionnel et son assistant, que même si tu as mis tout ça en place: l’attitude des mannequins, l’éclairage souhaité, le cadrage… oui, oui c’était le nom du photographe qui apparaissait sur la photo. Et pas le mien. Quant à l’imprimeur, je voudrais bien, mais mise part avoir bien préparé le document pour éviter les problèmes techniques, je n’aurai que donné le OK de presse.

Mais t’as fait quoi?

Ben, j’ai participé à tout.

Ho…

En design ou en pub, on travaille souvent dans l’intangible. On soumet des idées, on travaille des lignes, on propose des concepts, mais contrairement à l’exécutant final, qu’il soit illustrateur, graphiste ou photographe, on ne laisse pas vraiment de traces. Dans la liste des reconnaissances, y aura au premier rang, le client pour qui tu as produit une pièce. Son logo est sur la pub. On lui dira, elle est hot ta pub, client.

Demain, on se rappellera du texte de la rédactrice, ce texte, qui lui vaudra sûrement une reconnaissance et du travail supplémentaire. Même chose pour le photographe dont on félicitera la maîtrise et le talent.

Et on se souviendra peut-être un peu de moi.

Peut-être.

Le travailleur de l’ombre.

Celui dont le crédit n’apparaît à nulle part.

J’en parle comme si ça me dérangeait. J’avoue que pas du tout.

Je vois ce que je fais simplement comme un travail.

Pas une œuvre d’art.

Quand je publierai un roman. Mon nom sera sur la couverture. En bold.

Si je vends des toiles, sur les murs d’un salon, d’une galerie ou d’un musée, elles porteront ma signature.

Pour le reste, je fais partie de l’équipe.

Un maillon.

Un liant.

Pour que ça se tienne tout ça.

Hey, Marc, elle est hot ta pub.

Ho merci.

Mais je n’ai pas fait grand-chose.

Faudrait surtout féliciter la rédactrice.

Et le photographe.

Je n’ai pas fait grand-chose.

Juste eu une petite idée.

10 ans.

Tu étais sur ton lit à l’hôpital.

Tu allais en sortir quelques semaines plus tard.

Pour y revenir.

Et ne plus en ressortir.

Du moins, pas vivant.

On était au début février.

Tu t’en souviens, papa?

Je venais t’annoncer que je quittais associé et employés.

Normalement, tu te serais abstenu de parler. De peur de m’influencer et que je me trompe dans ma décision. Pas cette fois. Tu m’as dit, vas-y. Et tu m’as fait un chèque. Tu ne voulais pas que je me finance autrement.

J’ai compris à ce moment-là que tu ferais partie un peu de ce processus. Toi qui n’as jamais eu la possibilité de partir ta propre affaire. Là, dans des tes yeux malades, je lisais de la fierté. C’est toi qui te lançais en affaires. Par procuration.

Ça fait 10 ans de ça.

T’es parti 8 mois après ce moment-là.

Tu n’as même pas vu mon bureau. T’aurais dit que c’est spécial comme déco. Pour ne pas me froisser.

Ça fait maintenant 10 ans que je travaille seul.

Et plus de 25 ans que je ne travaille pas pour un employeur.

Que je signe mon propre chèque de paie.

C’est fou comme le temps passe.

10 ans de Traitdemarc™.

10 ans de ce blogue aussi.

Nés en même temps.

Je pense que tu aurais été fier.

En tout cas, moi je le suis.

En 10 ans, j’ai travaillé avec de grandes entreprises habituées à confier leurs trucs à de grosses boîtes. Pour la plupart, elles sont encore avec moi.

Pas avec une grosse boîte. Moi.

Moi, le gars tout croche, en jeans, les cheveux en bataille, mauvais en présentation, qui parle trop vite et qui escamote les mots. Qui cache sa gêne en parlant beaucoup. Le gars pas très business. Indiscipliné en réunion de production. Qui peut retourner un appel après 4 jours. Qui donne des cheveux gris aux adeptes des tableaux d’échéancier. Frisant constamment le deadline.

C’est moi, ça.

Mais tout autant, le créatif. Qui se creuse le coco. Tout le temps. La nuit, comme le jour. À griffonner. À rejeter les premières idées. À recommencer ce qui aurait pu passer. Parce qu’à moi, ça ne plaisait pas. À être plus critique envers moi-même que ne l’est le client. Parce que ça, c’est indispensable de ce que je présente: jamais un concept auquel je ne crois pas. Une idée faible.

C’est aussi moi, ça.

Le gars qui tisse des liens avec ses clients. Qui deviennent des amis. Avec qui je parle de choses plus importantes que des logos et des Pantone™. Des gens. Pas des entreprises. Des personnes. Avec des soucis. Mais aussi des joies. Qu’on partage. Je ne voudrais pas faire des affaires autrement. En fait, je ne sais pas comment faire autrement. Et bien heureux de ça.

Je suis aussi le gars qui travaille fort. Encore aujourd’hui. Pas de bullshit. Pas de passe-droit. De la sueur de bras. Et de cerveau. Trop? Je ne pense pas que travailler est une maladie. L’équilibre n’est pas seulement dicté par un horaire. La conciliation travail / famille / amour / amis / loisirs, c’est pour moi une zone floue. Je ne crois pas au 9 à 5. Je ne crois pas au modèle traditionnel. Tout tracé d’avance.

Je suis comme ça depuis 10 ans.

Mon père et ma mère vous diraient depuis que je suis tout petit.

Même chose pour les cheveux.

Simili.

Quand j’étais jeune, les murs du sous-sol de la maison familiale étaient en préfini. Une simili planche de bois lignée, d’un huitième de pouce, fixée sur la charpente avec des clous pas de tête, des clous de finition. Dans les années soixante, le marché des maisons unifamiliales explosait. On construisait des bungalows préfabriqués un peu partout dans les banlieues et les régions. L’accès à la propriété était dorénavant accessible à une génération dont les parents n’avaient pas eu cette chance.

Pour arriver à fabriquer des maisons moins dispendieuses, on remplaçait les matériaux nobles comme la brique et le bois, par du clapboard et de l’aggloméré.

Pour imiter et remplacer les boiseries d’antan.

À moindres coûts.

Autour des mêmes années, on a eu droit à du simili jambon. Une pâte de viande grise industrielle auquel on ajoutait de la saveur et de la couleur. Pour faire semblant qu’on mangeait du vrai jambon. Ça se mariait à merveille avec la fausse moutarde fluorescente et le pain blanc tranché qui goutait le gâteau Duncan Hines en poudre.

Dans les années 80, on arborait le perfecto en simili cuir. On voulait se la jouer punk. No Future. Mais avec des Doc Martins qui nous coûtaient la peau du cul. Un walkman qui nous coûtait un bras. Des disques, des spectacles et de la drogue qui mangeaient nos économies. No future. Mais pas un no future de pauvre. Un simili no-future. Des punks de bonne famille. Avec l’aide financière de papa et maman. Et du gouvernement.

Les années 90 ont eu leur part de simili machins aussi.

Comme les années qui les ont suivies.

Au tournant des années 2000, je jouais au golf avec des copains. Il y en avait un qui «oubliait» souvent certains coups. Candidement, quand nous écrivions, sur la carte de pointage, nos scores astronomiques de mauvais golfeurs et que nous perdions la partie au profit d’un menteur, je me disais toujours la même chose : comment peut-il vivre avec l’idée de gagner comme ça.

On savait tous qu’il ne gagnait pas.
Il le savait aussi.
Que tout le monde pense que tu es hot, c’est une chose.
Que toi, tu saches que tu es un loser, il me semble que ça fesse.

Simili gagnant.

Aujourd’hui, avec l’avènement des réseaux sociaux, on est au summum du toc.

Les faux millionnaires.

Les faux italiens.

Les faux bons gars.

Et toute cette pléthore de conférenciers et coachs de vie.

Simili professionnels.

Qui nous donnent de simili conseils à partir de leur simili succès.

Tout ce faux bonheur exposé.

Simili joie.

Les instagrammeurs et leurs photos parfaites.

Retouchées.

Sponsorisées.

Simili perfection.

On berne qui?

Avant tout soi-même.

Et c’est ce qui rend l’aventure encore plus pathétique.

Qu’on veuille être quelqu’un d’autre.

Qu’on veut ne pas être qui on est.

Qu’on veuille que les gens pensent autre chose de nous que ce que nous sommes vraiment.

Simili auto appréciation.

Je ne m’aime pas.

Mais je veux que vous m’aimiez.

Même si c’est un faux amour.

Basé sur une fausse présentation.

Une simili foi.

Un simili soi.

Un simili moi.

La fin d’une aventure.

La fin d’un projet, ça se passe souvent comme la fin d’une aventure amoureuse.

Pas comme dans la vraie vie, là.

Plutôt comme dans les films d’ado.

Comme dans la chanson Hélène de Rock Voisine.

Tu es consultant, tu débarques passer l’été à Old Orchard et tu rencontres ce super projet sur la plage.

Tu tombes en amour.

Je veux passer ma vie avec toi.

Et à la fin de l’été, comme tu dois repartir, ton amour impossible te revient en pleine face.

Seul sur la plage, les yeux dans l’eau.
Mon rêve était trop beau.

Cette semaine, j’ai appris que le magazine CVS dont j’assumais la direction artistique et la conception depuis sa création, ne sera dorénavant plus publié.

Vous dire que je ne m’y attendais pas serait vous mentir. En fait, je m’y attendais depuis le numéro deux.

Bon, peut-être pas le deux, j’exagère un peu, mais je m’y attendais chaque année.

Parce que la vie d’un magazine est rarement longue.

Parce que je sais que ce genre de projet représente une somme colossale de travail, surtout pour la mini équipe que nous formions, dont personne n’était à temps plein sur le projet.

Parce que l’exigence des horaires de ce projet mettait en péril certains dossiers que j’avais avec d’autres clients ou me privait de participer à d’autres mandats.

Même si ma vie professionnelle a toujours été bâtie sur de longues relations d’affaires – j’ai des clients qui me suivent depuis plus de 20 ans – je sais que nous sommes toujours à rebâtir une relation B2B.

La vie de consultant externe est toujours de vivre sur la corde raide.

Ce n’est pas la première fois qu’un projet se termine ou qu’un client part. Et ça ne sera pas la dernière fois.

Mon domaine d’affaires est comme ça.

La vie aussi, remarquez.

Bref, la fin du CVS marque une étape dans Traitdemarc qui fêtera ses 10 ans, en février. Parce que ce projet aura duré 9 ans, il est indissociable de ma petite histoire.

Ce n’est pas rien.

Je suis triste de terminer un si beau projet, c’est certain.

Ne pas l’être serait de minimiser le plaisir de le réaliser et de travailler avec une équipe extraordinaire. De rencontrer des entrepreneurs allumés, des commerçants travaillants, de sentir qu’on a réussi à faire connaître ceux-ci dans une publication hors-norme, créative et d’une qualité irréprochable.

J’ai des souvenirs plein la tête de moments complètement magiques et de créations rocambolesques.

Je me souviendrai longtemps de toutes ces publicités où de simples commerçants jouaient au mannequin pour la première fois de leur vie dans des concepts complètement flyés.

Je m’en voudrais de ne pas remercier mon ami Paul Cimon, mon vieux pote photographe des 25 dernières années. Notre duo a tenu la route malgré les délais serrés, les prises de bec et les bouchons de productions. Au final, le résultat était toujours positif et créatif.

Je m’en voudrais aussi de ne pas remercier toute l’équipe de Promotion Saguenay pour leur grande confiance dans ce dossier.

On a tendance, à tort, de toujours remercier un client quand on obtient un mandat. C’est à la fin de celui-ci qu’on devrait le remercier.

Parce qu’une relation d’affaires ne se matérialise pas dans un seul mandat. Que la vie est longue et que la fin d’une aventure marque toujours le début d’une autre.

Je voudrais aussi remercier tous les clients qui ont paru dans le magazine. J’ai toujours été un gars de centre-ville, j’y suis même né. Leurs commerces, souvent menés à bout de bras, sont toujours le fruit d’une passion, d’un savoir-faire et d’un travail acharné. J’ai rarement vu travailler du monde autant que ça. Dans des conditions économiques pas toujours faciles.

Je leur lève mon chapeau. Vous êtes notre fibre économique.

Pour la plupart, je ne vous aurai plus comme client, mais vous pourrez toujours compter sur moi, comme client.

L’été qui s’achève tu partiras
À cent mille lieues de moi
Comment oublier ton sourire
Et tellement de souvenirs.

Mon histoire.

Mon histoire contient plusieurs chapitres, certains palpitants et d’autres sur lesquels on s’endort.
Mon histoire est un roman-fleuve et ce n’est pas l’amer à boire.
Mon histoire est à suivre, même si je ne connais pas la suite.
Mon histoire n’a aucun sens sans la tienne.
Mon histoire ne passera jamais à l’histoire.
Mon histoire est un livre d’images. Parfois multicolores. Parfois noir et blanc.
Mon histoire est une page blanche et des mots noirs.
Mon histoire est d’une durée limitée.
Mon histoire est tripante pour certains, flippante pour d’autres.
Mon histoire s’écrit à l’imparfait.
Mon histoire est unique.
Mon histoire est celle de Pierre, Jean, Jacques.
Mon histoire est pleine de maux.
Mon histoire est écrite au présent, pour oublier le passé et, surtout, pour ne pas anticiper le futur.
Mon histoire est à subir.
Mon histoire n’est pas toujours racontable.
Mon histoire s’écrit à la main, sur un iPhone, sur un ordinateur, mais ne vivra jamais sur un écran.
Mon histoire est remplie de clichés que je prends ici et là.
Mon histoire est construite de conjonctions, mais
tout autant de contradictions.
Mon histoire n’est peut-être pas celle que vous aimeriez entendre.
Mon histoire est celle d’un gars ordinaire.
Mon histoire est à prendre à la légère, même si je pèse mes mots.
Mon histoire a des humeurs quand il est question de rumeurs.
Mon histoire est pleine de ratures, toujours à la recherche d’un meilleur terme. L’ultime.
Mon histoire est remplie de fautes dont certaines que j’assume.
Mon histoire est un casse-tête dont il manque des pièces.
Mon histoire est un jardin de proses, même si parfois, elle ne rime à rien.
Mon histoire est d’une simplicité complexe.
Mon histoire commence parfois par la fin d’une autre.
Mon histoire est comme celle d’un milliard de personnes qui pensent qu’ils sont uniques.
Mon histoire. Sujet. Verbe. Complément.
Mon histoire est un récit de voyage dont je ne connais pas la destination.
Mon histoire est composée en Helvetica et imprimée sur du papier vélin.
Mon histoire est un bulletin météo avec des orages effrayants, des tempêtes à se perdre, mais tout autant de rayons de soleil qui rendent aveugle.
Mon histoire est celle d’un citoyen du monde sédentaire.
Mon histoire peut être totalement soluble avec celle de certaines personnes, insoluble avec d’autres.
Mon histoire est épicée, parfois salée, rarement sans saveur.
Mon histoire a un début et aura une fin, entre les deux ça se complique.
Mon histoire est parfois familiale, parfois amicale, parfois sociale, souvent individuelle.
Mon histoire pourrait être celle d’un autre, mais je ne vivrais pas celle d’un autre.
Mon histoire change au contact des autres.
Mon histoire est une série télé: j’ai souvent hâte à la prochaine saison et quand je la visionne je suis déçu.

Chroniques sri lankaises

C’est pas parce que j’écris moins ici que je n’écris pas.
Voici en vrac, les clins d’oeil envoyés sur Facebook pendant mon séjour au Sri Lanka.
Les lieux n’ont peu ou pas de rapport avec le texte, sinon d’indiquer où ceux-ci ont été écrits.


Colombo
J’ai marché sur Galle Road sous la bruine. J’ai seulement croisé quelques passants sur ce grand boulevard qui traverse la ville de Colombo. Un contraste avec ma randonnée de l’après-midi dans le vieux quartier de Pettah. Quartier marchand où chaque pouce est convoité. Des ces rues étroites, camions de livraison, scooters, tuk-tuk, transporteurs de chariot et piétons se partagent le peu de place que les commerçants leur laissent. C’est un véritable Tetris. Ça crie, ça klaxonne, ça se bouscule. C’est un capharnaüm. Ajoutez les odeurs, la promiscuité des gens et ça vous donne un portait plus juste. À ma première journée au Sri Lanka, j’apprivoise une nouvelle culture. De nouveaux codes. Certains que je connaissais, d’autres moins. Au resto où j’ai mangé ce midi, j’étais le seul caucasien. Un charmant monsieur m’a aidé à passer ma commande. Il a même pensé demander une fourchette. Les gens me semblent gentils, j’ai eu droit à quelques questions classiques (where u from? – ho itz cold), mais je ne suis pas sous le charme de Columbo. Elle est, comme la décrivent la plupart des guides que j’ai lus, une ville polluée avec de multiples chantiers de construction, avec quelques monuments coloniaux intéressants, mais sans plus.


Habarana
Lever du corps, 4h30.
La tête, elle, ne dort jamais.
Direction, station de train Fort.
Comme la tentative de la veille de me procurer un billet réservé assis en classe 2 avait été nulle, je me suis rabattu sur un qui me donnait le droit d’entrer dans le train sans savoir si je ferais le trajet de 6h assis ou debout.
Un gros 300 roupies. 2,40$. Au yable la dépense, je suis en vacances.
Billet en main, je me retrouve sur les quais sans savoir lequel va où. Pardon, Habarana, c’est où? 4, me dit la petite dame. Merci petite dame. Assis sur mon sac, je redemande à une autre petite dame. Habarana, c’est bien ici? Yes yes yes. Là, j’ai eu une crainte. Car le yes yes yes, en voyage, est la pire réponse à recevoir. Ça peut vouloir dire : je te dis n’importe quoi pour que tu cesses de me parler où j’ai rien compris et pour pas passer pour malpolie, je te pousse n’importe quoi. Ce qui, on en convient, arrive à la même conclusion : t’es dans la chnoutte. Finalement toutes ces gentilles dames avaient raison. C’était de vrais yes, yes, yes.
Donc, première expérience de train sri lankais.
Vieille locomotive. Vieux wagons. Vieux passager. Oui, oui. Je sais. Ça brasse comme dans une vieille machine à laver. Un vacarme sur les rames, fer sur fer, et l’on roule au max 40 km. Ce qui explique que la distance Colombo-Habarana, 241 km, se fait en six heures et des poussières. Heures qui ont passé super vite. Les multiples arrêts dans toutes sortes de Sorel sri lankais. Le décor extérieur. La vie intérieure agrémentée par les marchands ambulants, quêteux sans bras/jambe/voix, les enfants-gripettes et les passagers heureux de te baragouiner les quelques mots anglais qu’ils connaissent.
Ouere are zou from?
Canada.
Iz it cold?
Yes yes yes.


Kandy
Dimanche.
Jour férié au Sri Lanka.
Ici, à Kandy, c’est encore plus visible, car c’est le fief du bouddhisme et y’a du monde qui débarque à la tonne pendant les congés. Vêtus de leurs plus beaux habits blancs, ils convergent vers le Temple de la dent. Oui, oui de la dent, de Bouddha. Bon, je ne suis pas allé vérifier, mon quota de temples étant atteint, alors j’ai décidé de les croire sur parole si la dent est bien là. On a bien le cœur du frère André.
Alors.
C’était donc congé pour moi aussi.
Aucune visite à l’agenda. Jour de lavage. Ça fait du bien. Et promenade dans Kandy. Que j’ai bien aimé finalement. Malgré les critiques négatives des guides, j’ai trouvé la ville charmante et les gens super sympas. Comme c’est une ville très croyante, oubliez les partys jusqu’aux petites heures, il faut chercher fort pour trouver de la bière, mais y’a un pub anglais qui est parfait pour ça.
J’écris de là présentement.
À la sortie du marché où j’avais acheté des épices, le jeune Anouah qui a alors décidé de me faire un brin de jasette en m’accompagnant pendant mon tour du lac, m’a dit : hey beau chapeau (en anglais) et j’ai répondu istouti qui veut dire merci.
J’ai appris ça.
Et surtout néhé istouti. Non merci.
Car ici, faut l’utiliser à chaque pas. Non, merci pas de tuk-tuk, pas d’orange, pas de briquet, pas de montres, jusqu’à l’infini.
Et je n’ai pas de problème avec ça.
C’est mon devoir de touriste de me faire solliciter. Faut pas me rentrer dans les culottes et quand j’ai dit non faut pas me suivre jusque dans l’avion, mais c’est normal de se faire vendre de quoi. On est une business. Comme touristes. Et on a du cash. Beaucoup de cash.
Alors assumons notre richesse.
Même chose pour les achats dans les marchés: c’est ok de payer plus cher. Ça fait partie de la game. J’accepte l’arnaque. Pas le vol. Mais de me faire payer plus cher un truc, j’endosse ça. Surtout que la plupart du temps, on parle de peu d’argent. Et de beaucoup pour eux. L’an dernier, en Indonésie, j’avais partagé un taxi avec un couple de français et j’avais eu honte quand la femme avait piqué une crise pour moins d’un dollar. Devant ma face stupéfaite, elle m’avait répondu que, pour elle, c’était une question de principe. Principe de quoi? Je gagne en une heure ce que ce gars gagne en une semaine, peut-être par mois. Principe de merde, oui.
Donc, Anouah m’a accompagné pendant plus d’une heure autour du lac. Tu cherches de quoi? Non. Tu veux aller voir un spectacle. Non. Tu veux que je te montre le meilleur point de vue. Non. Mais aussi des questions sur nos pays respectifs. Au bout d’une heure, comme je n’étais pas un bon client, devant la pâtisserie, il m’a demandé où je m’en allais et lui ai dit à mon hôtel. Il m’a demandé : tu as quelque chose pour moi? Je lui ai sorti une poignée de change et il a filé s’acheter un pain.
Merci mon ami, qu’il m’a dit.
Y a pas de quoi.
L’amitié, ça n’a pas de prix.
Ou sinon si peu.


Dalhousie
Adam’s Peak. Montagne située à Dalhousie, au Sri Lanka.
Au sommet de la montagne, on trouve une cavité de presque deux mètres qui fait penser à une empreinte de pas. Les hindous y voient la trace du passage de Vishnu. Pour les musulmans et les catholiques, il s’agit de l’empreinte que fit le pied d’Adam. Pour les bouddhistes il s’agit de l’empreinte de pied de Bouddha. Pour les autres, comme moi, c’est pour la déesse Endorphine qu’il faut gravir le monstre.
Pour une fois que tout le monde y trouve son compte, laissons ça comme ça.
Donc, le pic d’Adam est escaladé chaque jour par des pèlerins et des touristes du monde entier.
17km aller/retour. 4500 marches. 2243 mètres d’altitude. 1000m de dénivelé. Idéalement, comme moi, vous vous levez à 2h30 et vous partez à 3h du mat’ pour apercevoir le soleil se lever, à votre arrivée, autour de 6h.
Tu pars avec deux couches de vêtements, tu enlèves tout ce que tu peux pendant l’ascension puis tu remets les deux couches, plus un duvet, parce qu’en haut, c’est frette rare.
T’as beau être pas pire en forme: des marches, ça tue.
L’acide lactique. Le cardio géré différemment. Tu te concentres sur la prochaine marche et là, tout à coup, sans raison, ta jambe est lourde.
Pendant l’ascension, j’ai entendu toutes les langues inimaginables. Des vieux. Des jeunes. Habillés full technique avec les meilleurs vêtements respirants ou bedon tout croches avec les babouches qui dérapent.
Toutes sortes de monde.
Et puis Dilshan, le moineau, ou petit moine bouddhiste, qui lui, l’a fait pieds nus du haut de ces 10 ans.
Ça valait une photo.


Nuwara Elya
Hier, train de Nuwara Elya à Ella.
Train public. Train du peuple.
Le train bleu pour l’express.
Le rouge pour les autres.
À peu près le même confort si tu es assis.
Même circuit sauf que le rouge arrête partout.
Partout.
Ce qui fait que si tu prends le bleu de 13h30 pour Ella, t’arriveras autour de 16h.
Si, comme moi, tu prends le rouge à 9h30, tu vas arriver à 14h.
Dans un train bondé comme une canne de sardines.
Fou.
J’étais dans le corridor près des portes.
Debout.
Pris entre tous les sacs à dos et les passagers.
Entre les deux portes, j’ai compté 14 personnes.
Plus des sacs à dos, des valises et des boites.
Espace vital : tes deux pieds.
Chaque mouvement provoque quelque chose.
Un sac empilé qui tombe.
Un coude dans le dos.
Si tu es du genre claustrophobe.
Ce n’est pas trop ta place.
Mais cette promiscuité provoque des échanges.
Tu rencontres d’autres voyageurs.
Des jeunes. Beaucoup de jeunes.
Pas mal le plus vieux dans le corridor.
Et comme c’est un train public, beaucoup de Sri lankais.
Empilés comme nous.
Pas de différence.
Ça fait mon affaire.
Je n’aime pas l’idée de me trouver assis privilégié dans un wagon alors que dans un autre s’empilent 200 personnes.
Je ne vis pas bien avec ça.
Alors dans notre petit corridor, tout ce beau monde a fait du mieux qu’il pouvait pour que chacun trouve son compte.
Tasser un sac.
Descendre un enfant du train pour le donner à sa mère.
Se passer un sac d’arachides.
De biscuits.
Rire surtout.
Parce que c’est drôle de se trouver comme ça.
C’est un voyage dans le voyage.
5 heures de randonnée.
60 cents.
Tu ne trouveras pas meilleur deal.
Pour voir le monde.


Ella
On peut difficilement parler du Sri Lanka sans mentionner le thé. Il est omniprésent dans les montagnes, autour de Nuwara Eliya, Haputale et Ella. Plus de 700 Tea Factory sur l’île. Des champs dispersés partout dans le centre montagneux de l’île.
Le Sri Lanka se classe quatrième dans la production mondiale après la Chine, l’Inde et le Kenya. Ce qui est exceptionnel quand on pense à la grandeur du pays.
Le thé du Ceylan est reconnu comme un des meilleurs. Thé noir décliné en plusieurs catégories.
On ne peut parler de thé sans mentionner les cueilleuses. Et il faut utiliser le féminin, car ici, ce sont uniquement des femmes qui en font la cueillette. Majoritairement tamoules. C’est un travail délicat et exigeant, surtout épuisant. On doit choisir les meilleures feuilles sur la pointe, tout en tentant de le faire le plus rapidement possible. Par la suite, placer les feuilles dans le sac qu’elles supportent avec leur front. C’est impressionnant de les voir travailler. Impressionnant et aussi difficile. Surtout quand tu imagines leurs vies.
C’est pourtant avec sourire que j’ai pu en photographier quelques-unes. Toujours avec permission.
Travailleuses acharnées, elles en cueillent près d’une vingtaine de kilos par jour. Du matin au soir. Tout ça pour moins de 5$ par jour. Comme pour le café ou le riz, vous vous imaginez bien que ce n’est pas eux qui reçoivent la plus grande part du butin lorsqu’on achète un sachet chez David’s Tea.
Thé amer.
Appréciez chaque gorgée.
Vous le devez à ces femmes.


Uda Walave
Paqueter.
Dépaqueter.
Rouler.
Plier.
Froisser.
Serrer.
Zipper.
Dézipper.
Ouvrir.
Fermer.
Empiler.
Gérer.
Assembler.
Laver.
Étendre.
Sécher.
Ranger.
Transporter.
Tirer.
Forcer.
Porter.
Faire.
Défaire.
Refaire.

Voyager.
Infinitif présent.


Galle
J’ai tout perdu dans le tsunami de 2004. Ma femme, mes enfants et ma maison. J’en suis sorti vivant, mais ma cheville est brisée.
J’ai regardé sa cheville. Ça ressemblait plus à un genou. Mais avec un pied au bout.
Tu peux me donner de quoi?
J’ai croisé un autre vieillard.
Un sari seulement, noué autour de sa taille. Pieds nus. Peau de cuir.
Tu me paies un carton de lait?
En bas de l’épicerie où je suis arrêté acheter de l’eau, y’avait cette vieille dame dans les marches. La peau multicolore. Vitiligo. Dépigmentation de la peau. Sa main cherchait l’aumône.
Elle ne m’a rien dit.
Et puis y’a eu cette femme et ses enfants. Le regard lourd, près du terminus.
Cet unijambiste. Assis à côté de moi dans le bus.
Le gars couché sur le trottoir.
L’autre madame.
L’autre enfant.
Celui-là. Celle-là.
En voyage, la misère est omniprésente.
Elle fait partie du décor.
Elle n’est pas attraction. Personne ne souhaite voir ça.
Personne.
Surtout pas nous.
Mais elle est là.
Dans ta face.
Sur ta peau.
Dans ton nez.
Parce que la misère, ça pue.
Ça rentre dans tes narines et ça te bouffe le cœur.
Malgré les kilomètres. Les pays visités. Tu ne t’y habitues pas.
Y a un clash qui se fait quelque part. Un malaise.
Tu essaies de faire la part des choses. Te dire que tout ce que ces gens racontent sont des bobards. De la bullshit à touristes.
Y’en a sûrement.
Tout se vend. Se monnaye.
La misère aussi.
Mais tu ne veux pas penser ça.
Parce que si c’est vrai et qu’en plus tu ajoutes l’injure de ne pas y croire, ça fait de toi un moins que rien.
Tu passes ton chemin.
Tu ravales ton malaise.
En te disant que tu ne peux pas sauver le Monde.
Que tu peux donner ici et là, certes, mais que ce sera peut-être plus à toi que tu feras du bien.
À ta conscience.
Que la misère ne disparaîtra pas en donnant 1$, 5$ ou 10$.
Non.
Elle sera toujours là.
Sur celui-là. Sur celle-là.
Ou un autre.
Dont tu ne prendras surtout pas la photo.


Negombo
Hey toi, mon Sri Lanka, tu m’as bien eu.
Pour être honnête avec toi, tu n’étais pas mon premier choix. Si le Myanmar ne s’était pas conduit comme un barbare envers les Rohingyas, je serais en train de parcourir ce pays. Je ne pouvais pas une minute endosser un pays délinquant par ma présence.
Donc, voilà. J’ai cherché une alternative.
J’ai regardé des photos, lu des livres et quelques blogues afin de m’inspirer.
Et tu sais quoi?
Je n’avais toujours pas envie d’aller te voir.
Ça peut paraître bizarre d’entendre ça, mais j’ai rarement une envie folle de me rendre à un endroit.
Pourtant, sur place, je ne voudrais plus revenir.
Bon. Voilà. J’ai décidé d’aller chez toi.
Sur ton île.
À reculons.
Je suis arrivé à Colombo et cette ville m’a donné toutes les raisons de penser que je m’étais vraiment trompé de destination.
Je n’ai pas aimé ta capitale.
Trop de pollution. Trop de klaxons. Pas assez de sourires.
Notre premier rendez-vous n’était pas génial, avoue.
Tu ne voulais pas de moi?
Alors j’ai pris le train et tu as commencé à te montrer un peu plus séduisant.
Les gens me saluaient. Me posaient des questions. Les enfants faisaient des coucous. Et j’ai commencé à manger ce que tes vendeurs dans le train apportaient avec eux.
On m’a souvent par le ventre.
J’ai commencé à goûter le pays.
C’est bon ce que tu fais.
Tes currys différents d’une place à l’autre.
Ton kottu roti qu’on appelle ici le repas des pauvres. Je vais te dire que si ça, c’est de la bouffe de pauvres, je veux bien t’échanger quelques repas de riches de chez nous. Tes samossas qu’on ramasse un peu partout sur la route; toujours une surprise à chaque bouchée, à se demander de quoi il est fourré. La plupart du temps épicé. Très. Et savoureux.
Tu sais quoi? 8O% de ce que j’ai mangé chez toi était végétarien. 20% de poisson. Ça m’a fait réfléchir sur ce que je mange chez moi.
Je me pensais ouvert, je le suis encore plus.
Et puis, j’ai vu tes montagnes.
Ç’a été mon grand coup de cœur.
Elles étaient magnifiques tes montagnes. Et les gens qui y travaillent aussi.
En fait. Je vais te dire. J’ai adoré toutes les places où vous étiez là, les Sri Lankais. Pas que je n’aime pas les touristes. J’en suis un, buddy, mais je préfère les villes ou villages équilibrés. Quand vous n’êtes pas dans un ghetto. Et que nous ne le sommes pas aussi par le fait même. Moi, j’aime que l’on soit parmi vous. Parce que vous êtes chez vous. Nous, on visite. Et c’est particulièrement ce que je viens chercher chez toi, cette différence. Alors, ne me sers pas de bouffe européenne ou américaine. La tienne est parfaite.
Quand je me retrouve dans un bar où il y a seulement des étrangers, je n’ai pas l’impression d’être chez vous. Tu comprends?
C’est pour ça que tu es surpris quand tu me vois débarquer dans un bouiboui pas habitué de voir des touristes. C’est là que je me sens le mieux. À manger comme vous. À vous regarder commander et manger.
Dans votre quotidien.
Je quitte le mien pour vivre le tien?
Ouais.
Ça peut paraître de l’extérieur comme ça. Mais pas de l’intérieur.
J’ai cette soif de voir le monde.
Et plus je bois à la source, plus j’ai soif.
Tu vas me laisser un beau souvenir, Sri Lanka.
Les belles histoires d’amour ne partent pas toujours d’un coup de foudre.
Tu en es la preuve.

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