Le bonheur est contagieux

Dans la queue à la caisse du Canadian Tire, elle était tout juste devant moi. Frêle et fière, avec son foulard fuchsia sous son manteau de lainage gris. Sur le comptoir, les achats de cette vieille dame attendaient d’être pris en charge par la jeune caissière. L’inventaire : biscuits pour chien, bacon pour chien, os en corde pour chien.

— Ouais, il est gâté ce petit chien-là, hein? avançais-je.

Elle a peu bronché, ne saisissant pas tout de suite que je m’adressais à elle. Puis, regardant par dessus ses lunettes, elle me jeta un regard comme Mathieu Kassovitz dans le film La Haine, en murmurant dans sa tête « C’est à moi qu’tu parles? Hein? C’est à moi que tu parles? »

— Il est pas mal gâté, hein? ajoutais-je.

Y avait plus de doute dans sa tête maintenant. Ce gars-là mal rasé, avec ces drôles de lunettes s’adressait bien à elle. Elle a souri discrètement et m’a répondu « Oui, c’est pour mon petit chien… ».

— On les aime tellement ces petites bêtes-là…, tentais-je à nouveau, profitant de la brèche que j’avais provoquée.

— Mets-en qu’on les aime, moi, mon chat, je le gâte tellement…, dit la caissière, s’introduisant dans cette discussion qui devenait de moins en moins monologue.

« C’est un mini Colley, c’est comme mon bébé… » Me dit la dame, en me regardant droit dans les yeux. Son visage s’étant illuminé tout d’un coup. Elle sourit de toute sa bouche et rajouta : « il est tellement fin avec moi, toujours collé, affectueux… c’est comme mon bébé! ». Ses affirmations dites au bout des lèvres transpiraient l’amour. Ce petit chien-là devait avoir une place énorme dans la vie de la petite dame. Tout la place. Elle continua à en parler, s’adressant tour à tour à la caissière ou à moi. Intarissable, elle nous racontait tous ces trucs anodins que les chiens font, anodins pour les voyeurs comme nous, indispensables pour les gens qui les reçoivent. Je ne l’écoutais plus. J’imaginais cette dame âgée dans son condo, avec ce petit chien roi qui lui rendait si bien tout l’amour qu’elle lui apportait. Et surtout,  j’ai vu dans ses yeux qu’elle était contente de nous faire part de son petit bonheur. Que ses chuchotements étaient de grands cris d’amour, mais que sa petitesse et vieillesse ne lui permettait pas d’exprimer aussi fort qu’elle l’aurait voulu.

Je me suis mis à penser à mon père. C’est le genre de truc que faisait mon père. Parler aux autres, les déranger dans leur silence. Quand j’étais plus jeune, ça m’énervait. Ça me gênait quand il s’adressait à des étrangers, quand il ne se mêlait pas de ses affaires. Je trouvais que ça faisait bonhomme. C’est bonhomme de parler de tout et de rien, de faire des blagues avec les gens qu’on ne connait pas. Mais bonhomme rime souvent avec bonheur. Je gêne aussi ma fille quand je m’adresse à des étrangers pour dire des niaiseries. Peut-être que 80% du temps, ça reste des discussions banales qui ne passeront pas à l’histoire. Mais cette après-midi-là chez Canadian Tire, je pense avoir provoqué un petit moment de bonheur de 5 minutes. À la petite dame, la caissière et moi.

Le bonheur est contagieux, encore faut-il se laisser contaminer.

6 commentaires

  • Je suis comme ca aussi et pour avoir travailler dans le public (oops je travaille encore dans e public) c’est vrai que ca fait une différence dans la journée des gens de se parler comme ca parce que ca nous donne un sourire. Un sourire qui, peut-être, ne serait pas apparu cette journée là. Et puis les chiens c’est tellement gentils… les personnes âgés que je rencontre aiment tellement leurs animaux, ce sont leurs enfants, ils tranfèrent leur rôle de parents envers ces petites bêtes on dirait et ainsi, ils peuvent conserver un peu de bonheur 🙂 à travers cette relation.

  • C’est comme la météo !
    Ça veut tout et rien dire, parler du temps qu’il fait… Qui s’en soucie, dans le fond, à part les betteraviers ? Encore la (bonne !) faute de cette sacrée-fichue d’régulation sociale : se dire qu’le temps vire gris foncé ou gris clair, entre voisins de quartier ou de supermarché, c’est d’abord et peut-être surtout le plaisir de rentrer en relation, de partager l’instant qui passe, de croquer à deux ou à plusieurs un bout de temps qui passe… Comme-un-unique ?…

    A la faveur d’une halte dans cette course laborieuse démente qui s’auto-alimente, d’un coin d’terroir-quartier-planétisé, je prends plaisir simple et sincère à vous parler de rien, parc’que tout juste, ça fait du bien !

    (une des mes citations préférées, récemment dépoussiérées de leur exil cartonné, et mur-accrochées : “j’adore parler de rien, c’est un des rares domaines où j’ai de vagues connaissances”, Oscar Wilde)

  • (dieu qu’c’est bon d’vous r’trouver ! La positive contagion, une religion d’la relation ? Contemporaine question… ou addiction !)

  • ça fait tellement du bien à une personne seule, un petit échange de quelques mots. Les gens sont tellement “me myself and I”, certains nous regardent d’un air suspect lorsqu’ils nous voient parler à un étranger; mon dieu, un peu de chaleur humaine, ça n’a jamais tué personne!

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