En 1979, je suis devenu un homme.

Falardeau. 9 juin 1979 2 h du matin. On cogne à la porte de notre roulotte. Comme chaque été, notre petite famille commençait sa saison de camping et nous avions, pour l’occasion, élu domicile sur le terrain municipal de Falardeau. En fait, je dis famille, même si elle n’était pas vraiment complète : mon père, ma mère et moi étions déjà sur place, mais ma soeur devait venir nous joindre plus tard dans la fin de semaine.
Le 9 juin 1979 à 2 h du matin, on a cogné à la porte de cette roulotte et notre vie a basculé.
À l’extérieur, mon oncle Philippe disait à travers la porte qu’il devait parler à mon père, que c’était important. Ma mère, à l’intérieur, tout en s’habillant lui criait qu’il pouvait parler devant elle et qu’elle voulait savoir, elle aussi. Elle savait déjà de toute façon. En ouvrant la porte, ma mère aperçut son frère, la face livide, accompagné de deux policiers. On venait nous annoncer l’inconcevable. On venait nous annoncer que sur la route qui menait au terrain de camping, un accident avait eu lieu. Un accident mortel.
Le 9 juin 1979, à 2 h du matin, ma mère sous le choc, m’a réveillé en me brassant et me disant : « Marc, réveille-toi, ta soeur a eu un accident voiture, ta soeur est morte… » Morte. Je ne comprenais rien. J’étais endormi. J’avais peur. Je pleurais. Dans la roulotte ma mère et mon oncle étaient en larmes, mon père restait immobile et les policiers nous demandaient de les accompagner dans leur voiture.
Dans le voyage qui nous ramenait à la maison, blotti entre mes parents, y avait une phrase qui se répétait à l’infini dans ma tête : « ta soeur est morte… ». « … ta soeur est morte… ». Un écho funéraire. Notre famille complète pouvait dorénavant tenir sur la banquette arrière d’un Crown Victoria. À ma droite ma mère était inconsolable. À ma gauche, mon père était complètement ailleurs. Luttant contre des années de sentiments refoulés, je sentais qu’une explosion à l’intérieur de lui allait se produire. En 1979, un homme, ça ne pleurait pas. En 1979, un homme n’avait pas les outils nécessaires pour réparer un coeur, surtout pas le sien.
Le 9 juin 1979 vers minuit, en route vers le terrain de camping, l’ami de ma soeur négociait une courbe dangereuse à une vitesse élevée et perdait le contrôle de sa voiture. Quelques heures plus tard, sur la même route, en sens inverse, nous tentions tant bien que mal de garder la route de notre propre vie.
Il y a eu beaucoup de publicités de la part de La Société de l’assurance automobile du Québec. Des pubs dures. Des pubs extrêmes. Des pubs à la limite du tolérable. Mais aucune n’est venu me chercher comme celle-là. Peut-être parce que j’ai maintenant des enfants à l’âge que ma soeur est décédée. Peut-être que je réalise maintenant quel parcours difficile mes parents ont dû affronter après cette épreuve difficile. Comment les dommages collatéraux de ces accidents sont immenses et indélébiles.
J’ai longtemps gardé cette histoire au creux de moi. Très peu de mes amis m’ont entendu la raconter. Avec le temps, va, tout s’en va, disait Ferré. Avec le temps, on apprend surtout à comprendre des trucs, à mieux cerner les gens. À comprendre que ces épreuves les façonnent et changent des vies. Que de les partager peut aider les autres à mieux comprendre les leurs.
Le 9 juin 1979 à 2 h, je suis demeuré, à l’extérieur, un adolescent de 14 ans enjoué et boutonneux, mais à l’intérieur un homme qui, comme son père, n’avait pas encore la maturité pour avaler son destin en une si grande bouchée…

19 commentaires

  • Wow. Un 30 secondes venant de la SAAQ peut parfois mener à réfléchir mais cette histoire… c’est une leçon pour la vie.

    Merci.

  • 2 juin 2010 at 9:31 //

    Je suis en train de pleurer…pas capable d’imaginer ça pour moi en tant que père…

  • 2 juin 2010 at 9:56 //

    Oufffff Marc tu es pas facile ce matin, une chose est sûre l’être humain n’est pas fait pour voir partir ses enfants avant lui…Et moi aussi en tant que père je suis parfaitement incapable d’imaginer survivre à mes enfants…Kriss tu nous remets les pieds sur terre à matin…

  • J’ai les yeux dans l’eau,,,,pas facile, dur moment de vie qui revient te chercher à chaque année, merci de se partage, et bonne semaine!

    Line Lavoie

  • Quand on perd un parent, on perd le passé, quand on perd un conjoint, on perd le présent et quand on perd un enfant, on perd l’avenir.

  • Marc,
    Ça fait plus de 30 ans et j’y pense encore souvent. Je me rappelle du téléphone qui a sonné pendant la nuit, chez mes parents; c’est mon oncle Réal qui m’a appris la terrible nouvelle à 4 heures du matin, et c’est moi, à mon tour, qui devait être la porteurse de mauvaise nouvelle à mes parents… À chaque fois que je passe à cet endroit, j’ai une pensée pour Monique… et à chaque fois que mes enfants partent avec leur voiture, à chaque fois, je leur dit d’être prudent…Le temps aide à apaiser un peu la douleur, mais les souvenirs restent à jamais graver dans la mémoire. Et c’est pas facile…

  • Patrick Lagacé m’a menée vers toi…Il sait lui ce que la mort fait à ceux qui restent.
    J’aurais souhaiter qu’en 1979, il y ait eu un organisme comme Parent Étoile pour aider le p’tit cul que tu étais à traverser son deuil. Parce qu’il y a aussi un tas d’enfant – des touts-petits de 5 à 12 ans qui voit la mort leur ravir leurs papas, leurs mamans…Maintenant, il y a Parent Étoile…Puisse ce message rejoindre ceux qui en ont besoin…Merci Marc! de nous dire combien la mort fait partie de la vie….Tendresse

  • 2 juin 2010 at 19:05 //

    Comme père je ne peux que faire de la projection et pleurer…Mais j’ai une pensée bien spéciale pour le p’tit cul de 14 ans…. je comprend (humblement) maintenant, ton humanité, ta générosité et cette grande sensibilité qui suinte de tes textes.

    Merci Marc.

  • Merci pour ce partage!

    Cela fait effectivement du bien, même si c’est si triste.

    J’espère que cela vous a aussi fait du bien…

  • 2 juin 2010 at 21:48 //

    Dans bientôt un an, j’étais aussi en camping quand on m’a annoncé la mort du frère de ma conjointe, il était avec sa nouvelle conjointe et son fils de 10 ans. Une voiture avait omis un feu rouge par manque de vigilance probablement emportant mon beau-frère et entraînant du coup la perte pour mon neveu de son papa chéri. Je crois qu’une publicité montrant les répercussions sur l’entourage d’une victime pour un simple moment d’inatention. Votre histoire m’a touché et ça a faire resurgir une histoire encore trop fraîche mais bon…

  • Tu me rappelles un bien triste souvenir. J’ai hâte de te revoir .

  • je ne savais pas …………. quel route peut-on traverser sans que nos amis le sache

  • Merci Marc pour ce partage. Il n’y a pas assez de gens qui prenne le temps de communiquer ce qu’ils ressente suite à un événement traumatisant de la vie. J’ai eu a vivre quelque chose de similaire il y a quelques années, ma soeur a eu un terrible accident de voiture. Elle n’y est pas restée, mais sont corps lui rappelera les triste événement chaque matin qu’elle verra. Mais l’événement n’est pas une épreuve qui touche l’individu uniquement, tout son entourage est impliqué. 18 décembre 2003, j’avais 19 ans, j’ai perdu mes yeux d’enfants.

  • J’avais treize ans en cette soirée funeste de 1963 lorsque ma soeur de 17 ans et son ami sont morts dans leur volkswagen, tués par un homme îvre. Les secours sont venus. Ils ont aidé l’homme îvre, puis, sont repartis. Ils ne se sont même pas demandés s’il pouvait y avoir un autre véhicule impliqué. La volkswagen avait dévié suite à la collision et disparu derrière un talus. Environ une heure plus tard, un prêtre qui habitait non loin du lieu de l’accident et qui était accouru sur les lieux se demanda, alors qu’il était retourné au lit, ce que le véhicule avait bien pû frapper ? Il est retourné et c’est alors qu’il a entendu des plaintes dans la nuit.

    Frank avait le bras de vitesse passé à travers la cuisse, il était couvert de sang et était en arrêt respiratoire. Claudette avait la tête qui baignait en partie dans une flaque d’eau. Frank est mort durant son transport vers l’hôpital. Le lendemain, Claudette avait une centaine de points de suture au visage. Elle souffrait d’hémorragie interne suite à la perforation de la rate, de l’éclatement du foie et de multiples fractures. Elle est morte à l’hôpital Jean-Talon une journée et demie après l’accident.

    Après être passé à l’hôpital e lendemain de l’accident, mon père, mes deux frères et moi sommes allés voir l’auto du chauffard au garage de Pointe-aux-trembles où on l’avait remorquée. Le conducteur était là. Il avait une blessure à l’oreille droite. Il répondit à mon père que c’est lui qui était là-dedans.

    Nous sommes repartis.

    Aujourd’hui, lorsque je passe à la hauteur de la 32e avenue en faisant mon vélo, je pleure ma soeur. Et j’ai une pensée pour Frank qui m’avait fait un tour à Marieville, alors qu’il courtisait ma soeur. Il savait que ça plaiderait en faveur de sa cause auprès de Claudette.

    Mes parents ont eu le coeur déchiré. Mes frères et soeurs sont demeurés comme moi lorsque l’on repense à ce fatal épisode du passé. Tristes à en mourir.

    Salut Marc.

  • Pas toujours drôle la pub sociétale. Ça fait parfois mal, surtout à ceux à qui ça rappelle des souvenirs aussi pénibles. Mais c’est justement pour éviter à d’autres de mauvais souvenirs…

  • 3 juin 2010 at 22:00 //

    Patrick Lagacé m’a orienté vers ton site. Étonnant de voir / de lire de telles choses et comment ca peut toucher beaucoup de monde. En 1981 une amie sortait avec son nouveau mari de chez ses parents pour aller choisir les photos de son mariage un mois avant afin de finir l’album…et sur Christophe Colomb un chauffard les a frappés de plein fouet elle est morte sur le coup, lui a agonisé pendant quelques jours à l’hopital et il est décédé durant les funérailles de Leyla. Bien triste la vie que l’on voie partir à 21 ans. ses parents ne s’en sont jamais remis et nous ses amis on pense encore à elle et on regrette de ne plus voir son sourire à nos réunions. Moi aussi je dis toujours à mes enfants lorsqu’ils quittent “soyez prudents” mais je le pense du fond du coeur. rej

  • 27 mars 2012 at 17:05 //

    Quelle douleur que de se retrouver devant une si lourde fatalité. Il n’y a pas d’âge qui nous rende assez forts pour en subir les contre-coups sans ébranler notre cœur, tout notre être … Mon grand frère est mort noyé lors d’une sortie de route dans une courbe non signalée, en novembre 2010 et chaque jour, je l’imagine alors qu’il réalise qu’il sombre dans un lac glacial, sans merci… Il a vue venir sa mort, son crie à l’aide ont été ses dernières paroles. Ça ne quittera jamais mon esprit…

Laisser un commentaire