Chroniques malaysiennes 01

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Je suis un œuf cuit sur une plaque.

Il faudra décoller mes sandales avec une spatule.

Chow Kit. Kuala Lumpur. Malaisie. Red district.

Quartier typique de Malaisie. Je peux pas dire si c’est vrai, j’y suis que depuis hier.

Assis à une table de plastique, je prends une Tiger. Une bière locale. Mon voisin avec qui je partage la table n’a même pas levé les yeux quand on m’a assis à celle-ci avec lui. Il sale son eau tonic machinalement. Juste derrière nous, un enfant trisomique mange du vermicelle et ça le fait rigoler de me voir. J’ai bu ma bière d’un trait. Un gars sort du Saguenay, mais on sort jamais le Saguenay du gars. Autour de moi, Chinois et Malais et quelques Indiens. Rien qui me ressemble. J’écoute, mais comprends rien aux discussions des tables d’à coté. Je suis à l’autre bout du monde. Tant mieux. Ça fait souvent du bien de rien comprendre.

Il fait chaud. Très. Avec le facteur d’humidité, on frise le 50. J’ai voyagé dans pas mal de places, mais là je frappe un mur. Mes vêtements me collent à la peau. J’ai l’impression de nager debout. Je rêve de m’imperméabiliser les aisselles avec une couche de Varathan.

Kuala Lumpur n’est pas une ville où l’on peut respirer. Entourés de béton, on a l’impression d’être dans un tube de ciment. L’humidité est à son comble. Chaque pouce carré est habité. Quand je vois un arbre, j’ai le goût de le féliciter d’aspirer tout ce diesel pour nous. En quittant l’appartement ce matin, ça sentait aussi la fumée. Comme chez nous quand nous subissons des feux de forêts au nord. J’avais lu que cette boucane venait tout droit d’Indonésie. Pendant les brûlis annuels des agriculteurs indonésiens. J’en sais trop rien. Je sais seulement qu’il ne faut pas être asthmatique pour habiter ici.

KL, comme on dit ici, n’est pas tout à fait pour marcher non plus. Les artères piétonnières sont souvent petites ou inexistantes. Les scooters et les voitures sont les maîtres des lieux. Traverser un rue est une course à obstacles ou les feux de circulation sont des parures, tout autant que les bandes jaunes sur l’asphalte.

Avant de m’assoir à cette table avec mon inconnu saleur de tonic, je suis allé faire une virée au marché de Chow Kit. Si, en voyage, certaines visitent les musées, moi je visite toujours les marchés publics. Et là, disons que j’ai été servi à point. Un toit bancale de tôle, des étales de poissons vivants, des poulets accrochés, des morceaux de viandes débités avec ferveur. Les sandales dans le jus de cequiquouledepartout, des odeurs qui te réveilleraient un mort, mais surtout des marchands qui y travaillent. Cigarettes au bec, on assomme des poissons récalcitrants, on arrache des cœurs de poulet, ça rit fort, avec leurs bouches édentées. Pris quelques clichés avec permission.

– ouére are iou from?
– Canada. I’m french canadian…
– Haaaa, canada…

Les gens sont très gentils. On cherche toujours à nous orienter. Ouére dou iou want to go. Les filles me sourient. Life is cool.

Bizarrement, l’événement le plus traumatisant depuis que je suis parti, s’est déroulé à l’aéroport Charles-de-Gaulle. Un homme en colère à enguirlandé sa femme devant tout le monde. «Grosse conne!» qu’il lui criait à deux pouces des oreilles. Ça ma mis à l’envers pendant des heures. Depuis que je suis en Malaisie j’ai croisé beaucoup de femmes voilées. Certaines couvertes des pieds à la tête, avec uniquement ce petit grillage pour voir un peu, mais je n’ai jamais senti une agression aussi sévère que celle de ce Français qui engueulait sa femme.

Drôle les perceptions, hein?

Chroniques sénégalaises 11 – La pluie


La saison des pluies a débuté plus tôt
Nos larmes ont créé un déluge à Thiaré
Notre chagrin était palpable
Celui des villageois, tout autant
Quitter se fait rarement dans la joie

Nous avons fêté notre arrivée
Comme nous avons célébré notre départ
Nos larmes du début ont fait place
À des larmes de résilience
À une fête triste

À travers les fenêtres du bus
Arame Faye était inconsolable
De nous voir partir, de les abandonner
Encore une fois
Partir c’est mourir pas juste un peu

Mama Fatou la fille de Boubacar
Devenue notre fille à tous
Enveloppée dans son mutisme
Nous a regardé s’envoler sans mots
Les larmes intérieures sont les plus tristes

Les «bonzour» et les «comment ti t’appelle»
Me manquent déjà
J’entends encore ces petites voix
Sens encore ces minuscules mains gercées
Vois toujours ces sourires lumineux

J’ai quitté le sable
Pour retrouver la neige
J’ai perdu la chaleur
Pour ressentir le froid
Si au moins je parlais de climat

Chroniques sénégalaises 10 – Ataya


Ismaël souffle sur le charbon pour ranimer la braise. De gris mort il passe au rouge vif. Le feu ressuscite dans le réchaud. Ses grandes mains déchirent lentement la boîte libérant par la même occasion le sachet de thé, les feuilles tombant minutieusement dans la théière comme si chacune d’elle était comptée. Une seconde boîte est entamée et la moitié de son contenu rejoint l’appareil.La préparation du thé, ataya en wolof, est une cérémonie ou chaque action a son importance. Le temps étant son principal ingrédient. Il faut compter près d’une heure trente pour goûter aux trois services qu’elle comporte.

Ismaël verse l’eau dans la théière et commence l’infusion. Quand l’eau a bouilli, il ajoute deux verres de sucre blanc et deux sachets de sucre vanillé. Le premier thé est le plus fort et le plus sucré. Il se verse un petit fond pour goûter. Un son de satisfaction sort de sa bouche. Il peut commencer à mousser. D’un geste précis, il verse un premier thé dans un verre à une hauteur qui permet au liquide de rebondir et ainsi créer une écume dans celui-ci. D’un verre à l’autre, il transfère le liquide. Il répétera cette mécanique à plusieurs reprises, jusqu’à ce que la texture de la mousse soit comme il le désire et remet la boisson au complet dans la théière pour une infusion de finition. Tout au long du processus, il lave constamment l’assiette sur laquelle sont posés ses deux verres traditionnels et l’extérieur de ceux-ci. La propreté est un souci constant de l’ataya.

Ismaël verse deux verres qu’il nous tend. La boisson est chaude, très forte et très sucrée. J’adore. Quand tout le monde a bu dans le même verre, la préparation du deuxième thé peut commencer. La moitié de thé et de sucre sera versée dans la théière. Le deuxième service sera moins fort.

Assan, le bavard dit qu’Ismaël, le taciturne est le meilleur pour préparer le thé. Tous les jours, c’est lui qui le préparera pour tous ses amis, incluant nous. Élevé par un marabout, il a réussi à s’enfuir à dix-huit ans et ainsi se libérer de son emprise. En théorie, un marabout est un intermédiaire entre dieu et les hommes, en pratique ils sont souvent des charlatans qui prétendent avoir des pouvoirs magique et religieux. Ils profitent ainsi du titre respecté de marabout pour gagner rapidement et aisément de l’argent en arnaquant la foi de gens sans défense. Plusieurs familles comme les parents d’Ismaël donnent leurs enfants pour que le marabout se charge de leurs éducations. Ils sont ainsi battus et forcés à mendier sans jamais revoir leurs pères et mères. À la clinique, plusieurs de ces enfants ont consulté les infirmières en place, créant beaucoup d’émotions autour de nous. Les histoires de ses enfants sont souvent dramatiques et arrachent le cœur. Dans leurs yeux se lit une tristesse infinie qui s’est rapidement transmise à notre équipe. La misère est un virus qu’on partage facilement.

Quand Ismaël prépare le thé en silence, on pourrait penser que plusieurs souvenirs se bousculent dans sa tête. Des images qu’il ne pourra jamais oublier. Des cicatrices de vie. Comme celles retrouvées sur la peau de ses enfants, causées par des coups violents.

Le thé s’infuse tranquillement. Le dernier service auquel un demi sucre, mais aucun thé ne sera ajouté à une saveur plus amère. Peut-être pour rappeler à Ismaël ce passé pas très lointain où la vie était un poids beaucoup plus lourd que le temps.

Que la chaleur que ton thé de l’amitié provoque dans nos coeurs te soit remise au centuple, mon ami Ismaël. Tu le mérites bien.

Chroniques sénégalaises 09 – Le mouton


Ce matin, Jean-Claude, Malick et moi sommes allés acheter le mouton pour vendredi. Ce sera notre souper d’adieu et tout le monde sera là. Bénévolesa, traducteurs et notre équipe seront une dernière fois réunis pour un repas de fête. Fête triste, vous en conviendrez. Personne n’a le goût de quitter. Oui, quelques-uns s’ennuient de leurs proches, mais anticipent quand même avec une certaine peine ce moment qui s’approche hélas, beaucoup trop rapidement.

Au village Mobo, à une douzaine de kilomètres de Thiaré, nous sommes donc allés au marché hebdomadaire, marchander notre bête. Encore une fois la présence de toubabs (blancs) ne laisse personne indifférent. Surtout deux blêmettes comme nous. Comme dans la plupart des marchés africains, les étales font dans l’anarchie organisée. S’empilent pèle-mêle de la nourriture, des vêtements et des épices. Quand on cherche un truc précis, on nous envoie d’un tapis à un autre sans nécessairement trouver. Notre nez hume des saveurs différentes et intéressantes comme il se bouche pour laisser respirer la bouche. Quand ça pue, le bouche c’est mieux pour respirer.

Passé le marché, les troupeaux sont là avec leurs maîtres, prêts à trouver preneurs. La présence de blancs, même s’ils ne font pas partie de la négo officielle devient un obstacle pour Malick. Blanc égale argent. Après une longue discussion, le choix s’est arrêté sur un gros bouc qui, malgré les 10 000 CFA d’excédent attribuable à notre couleur de peau, nous coûtera finalement quelques cent vingt dollars. Pas mal pour nourrir une cinquantaine de personnes. Les pattes ficelées, notre repas à barbichette s’est retrouvé dans le coffre arrière de notre Peugeot à haillon et fait la conversation avec nous tout le long du voyage.

Ça va bien?
Ça va.
Et la famille?
La famille va bien.
Alors tout va bien?
Tout va bien.
Ça va bien.
Très bien.
Jusqu’à vendredi.

S’il était nerveux, on peut en dire davantage de nous. Disons qu’il bougeait assez pour nous faire douter de la solidité de la corde. Dans l’ordre des choses, c’est nous qui devrions le manger, pas le contraire.

Ce repas sera pour nous comme célébrer la Tabaski en retard (on l’a fêté en novembre cette année). Cette fête est un moment fort de la vie religieuse et culturelle au Sénégal. Elle célèbre le geste d’Abraham, à qui Dieu avait ordonné de sacrifier son enfant. Au dernier moment, un beau bélier cornu lui est envoyé du paradis pour le rachat de son fils. Pour perpétuer ce geste, triomphe de la foi sur le doute et le scepticisme, on recommande, à ceux qui ont les moyens, d’ immoler une belle bête après une prière de deux Rakkas (génuflexion). La viande est mangée dans la famille et donnée aux nécessiteux. La recherche du mouton est une activité qui s’entreprend de nombreux jours avant la fête. Le hic, c’est que le prix du mouton s’enflamme pendant cette période, causant des maux de tête, mais surtout des ennuis financiers importants aux Sénégalais moins fortunés qui s’endettent pour s’en procurer un.

Arrivé à la clinique, notre mouton à été attaché près de la cuisine. Il se nourrira des pelures et des restes et dormira sous le citronnier. Il sera bien chouchouté. Comme au Club Med. Jusqu’à vendredi.

Chroniques sénégalaises 08 – Le sable


Haaaa comme le sable a sablé
La vitre de mon iPad est un carré de sable
Haaaa comme le sable a sablé
Qu’est-ce que le spasme de tousser

Si la terre est composée de plus de 70% d’eau, le village de Thiaré, lui, est plutôt constitué de sable à 99%. Il est omniprésent. Les routes en sont composées, les maisons aussi. Y en a partout. Les quelques feuilles des arbres en sont couvertes. Les vents fréquents le soulèvent pour le pousser dans nos tentes. Nos valises en sont pleines. On en a jusque dans nos bobettes.

Avant hier, je me suis endormi à l’arrière du taxi qui me ramenait de Kaolack. J’avais laissé la fenêtre ouverte pour me permettre de respirer; résultat : je ressemblais à un touareg en vacances. En enlevant mes lunettes, j’avais des allures de raton-laveur jusqu’à ce que ma douche me libère de mon masque.

Ici, on balaie le sable comme si c’était un plancher. Accroupies avec leurs petits balais pas de manche, les femmes sassent le sable et extraient les feuilles ou les détritus qui s’accumulent toute la journée, créant de minis tempêtes autour de nous. Le plancher est propre, mais beaucoup moins nos tables et nos cheveux.

Nos nez et nos gorges sont durement mis à l’épreuve. Nos filtres naturels se bouchent. Nous toussons, mouchons, ce sable quotidien, tout comme nous crachons celui qui fait crissé nos dents. La saison sèche est ressentie jusque dans le fond de nos poumons. Il faut souvent choisir entre aérer notre tente ou endurer un peu de chaleur, car ouvrir les portes de celle-ci c’est s’assurer d’avoir à tout secouer avant de se coucher.

Samedi soir, nous avons eu droit à un party. Les griots sont descendus d’Ndofanne avec leurs djembés pour nous faire réaliser encore une fois que l’on danse aussi bien que des 2 x 4. Les villageois s’en sont donnés à cœur joie pour nous épater par leurs danses tout en riant de nos pas ridicules. La piste de danse a rapidement été surplombée d’un épais nuage de sable, nos lampes frontales créant des halos à travers cette brume opaque qui nous piquait les yeux.

Le sable a tout de même une vertu magnifique, celle de justifier nos larmes lors des événements difficiles.

En vrac
Piqué de ma lecture, Fatou Diome «Le ventre de l’Atlantique», cette phrase qui résume bien nos différences : En Afrique, je suivais le sillage du destin, fait de hasard et d’un espoir infini. En Europe, je marche dans le long tunnel de la performance qui conduit à des objectifs bien définis.

Lors de ma dernière escapade a Dakar, J’ai eu le privilège de souper avec Malick, notre chef ici, et sa copine Ousso, étudiante en marketing à l’Université de Dakar. J’avais l’impression d’être un chaperon. Si le soleil avait des yeux et une bouche, c’est à Malick qu’il ferait songer.

Dans un taxi dakarois, j’ai entendu quelques pubs à la radio. Une, du ministère des Transports, rappelait quelques consignes pour la conduite automobile. On suggérait des pauses de trente minutes à chaque deux heures de route. Mon aller-retour Thiaré/Dakar de dix heures aurait dû résulter à deux heures et demie de pause. Disons que nos chauffeurs n’ont pas dû entendre les consignes…

Chroniques sénégalaises 07 – Le prix


Combien vaut une vie humaine?

Vous vous êtes déjà posés la question? Moi, ça m’obsède depuis que j’ai remis les pieds au Sénégal, il y a maintenant deux semaines. Ne me dites pas que la vie, ça ne se compte pas. Tout se compte. Tout est monnayable de nos jours. Même l’amour. Alors, s.v.p, donnez-moi un chiffre.

Si vous en êtes incapable, laissez-moi vous aider un peu dans vos calculs. Lors de notre première journée de clinique, un jeune homme s’est présenté avec un œil déformé de la grosseur d’une boule de billard. Après investigation, une simple morsure obtenue lors d’une dispute avec son jeune frère a dégénéré avec le temps. Par négligence, mais surtout par manque de moyens, ce stupide incident s’est transformé en tumeur cancéreuse. Prix pour l’opération à Dakar : 100$. Vous vous doutez bien que ce jeune homme et sa famille n’ont pas cette somme. Sans être devin, il est facile de prédire qu’à court terme, il perdra son œil et que cette tumeur ne s’arrêtera pas là. Conclusion, une centaine de dollars suffiraient pour que sa qualité de vie s’améliore. Cent stupides dollars. Une paire de jeans. Un plein d’essence. Un mois de cellulaire. Pour une vie. C’est simple comme calcul. Comme le fait Liam Neeson dans son interprétation d’Oskar Schindler dans le film de Spielberg sur sa fameuse liste, quand il réalise le nombre de juifs qu’il aurait pu encore sauver en regardant ses bagues et sa voiture qu’il avait conservées. Mais nous ne sommes pas devant un écran avec du popcorn, mais devant ce bonhomme avec un œil qui veut lui sortir de la tête.

Voici donc notre réalité, ici, à Thiaré.

Chaque jour, des pathologies bénignes, pour la plupart si faciles à guérir chez nous, se transforment lentement en malaises plus importants pour des centaines, voire des milliers de gens. Rarement pour des sommes astronomiques. Des médicaments à 10$, 20$, 50$. Des interventions chirurgicales du même prix. Dérisoire. Mais y a rien de drôle là-dedans. Rien.

Un étudiant me faisait remarquer qu’il avait perdu l’appétit quand il a réalisé que nos restes de table finissaient dans les assiettes de certains employés du dispensaire. Qu’il avait l’impression que de manger leur enlevait de la nourriture. Une infirmière a fondu en larme quand elle assisté à l’accouchement d’un mort-né causé par un manque de suivi de grossesse. Plusieurs de nous réalisent, chaque jour, que la vie est injuste. Nous réalisons que la vie à un prix, mais n’a finalement aucune valeur sauf celle qu’on lui accorde. Si je suis capable de payer les 100$ qui me permettrait de survivre, est-ce que ma vie vaut plus que quelqu’un incapable de le faire? Serais-je si important dans l’Histoire pour que moi, je puisse me faire opérer plutôt qu’Elage, Ousman ou Bâ. Ma vie a-t’-elle vraiment plus de valeur que la leur?

Oui la misère est mondiale. Des villages comme Thiaré, il en existe des milliers éparpillés sur le globe. Des villages ou la vie tient à rien ou si peu qu’on pourrait la sauver ou l’améliorer avec quelques moyens.

À plusieurs reprises, nous avons voulu nous cotiser pour payer une intervention ou médicament spécialisé, mais nous ne pourrons pas tout réglé et créer des attentes que l’on ne pourra pas toujours combler serait encore pire. Nous tentons du mieux que l’on peut de panser et ce que nous faisons est important, mais nous réalisons bien que c’est le minimum. Que notre retour à la maison laissera cette population comme elle était avant qu’on y foule les pieds. Que les sentiments d’impuissance et de résilience auxquels nous faisons face nous suivront encore longtemps dans notre confort.

C’est le prix à payer quand tu t’embarques dans ce genre d’aventures. Un prix difficile à évaluer. Le prix de la vie.

Chroniques Sénégalaises 06 – Awa


Qui garde tes enfants quand tu travailles avec nous?

La question à paru surprendre Awa, mais elle m’a simplement répondu «la première», en parlant de l’autre femme de son mari. Elle, c’est la deuxième épouse.

Comme beaucoup de pays africains, la polygamie est fréquente au Sénégal et c’est d’ailleurs ici qu’on en compterait la plus grande proportion sur le continent. Plus qu’une coutume, elle est inscrite dans le Code de la famille. Dans les faits, l’article 133 dispose que le mariage peut être conclu : soit sous le régime de la polygamie (quatre épouses maximum), soit sous le régime de la limitation de la polygamie (deux ou trois épouses) ou sous le régime de la monogamie. Une femme ne peut être forcée à devenir une seconde épouse et si la première femme n’accepte pas une situation de polygamie, elle a le droit de demander le divorce. Tout cela étant bien théorique puisqu’en pratique cela s’avère plus difficile, surtout si la femme n’a pas de revenu garanti et dépend du-dit mari. Awa, comme une douzaine d’autres Sénégalais, est traductrice wolof/français et agit bénévolement dans le dispensaire comme interprète pour les patients ou les infirmiers.

Bien qu’elle soit née à Thiaré, elle n’y habite plus depuis plusieurs années, demeurant à une dizaine de kilomètres dans un autre village dont je n’ai pas osé demander une autre fois de répéter le nom. Ordinairement, elle travaille comme matrone, l’équivalent d’une sage-femme au Québec. C’est donc chez sa mère qu’elle habitera pendant toute la durée de notre mission, sa deuxième avec nous, laissant encore sa petite famille derrière elle. Sauf le petit dernier, son garçon Abdou, accroché a son sein pendant que je lui parle.

À voir ses yeux me regarder, je réalise bien que mes questions la rendent perplexe par leur simplicité. La notion de famille étant ici fort différente de la nôtre. Indissociable de la notion de partage. C’est pourquoi elle a certainement trouvé étrange que je lui demande si la présence de cette autre épouse la dérangeait. On a l’habitude de vivre ensemble, me dit-elle, sans arrières pensées. On s’occupe toutes les deux des enfants. Sans préciser mes ou ses. Ils sont du même père. Quand elle était petite, elle aussi, ses frères et sœurs avaient des mamans différentes. À ce niveau-là sommes-nous si différents avec nos familles reconstituées?

Vous savez bien que je lui ai demandé comment ça se passait, heuuu… je veux dire, quand vient le temps d’aller au lit, qui va où. Chacune dans sa chambre, c’est monsieur qui se déplace. Tout simplement. Selon ses humeurs et besoins. Je n’ai pas osé demander à Awa si l’adultère est moins fréquent chez les couples polygames, mais quand plus tard, j’en ai fait part à Malick, son grand sourire voulait en dire long. Au village, la polygamie est assez fréquente et peut devenir une piste de lors d’une consultation à la clinique. Une simple infection qui se transmet d’épouse en épouse via le mari. C’est un sujet auquel les étudiants et les infirmières en place doivent jongler et apprendre à poser les questions appropriés pour ne froisser personne.

On pourrait penser que la notion de polygamie est directement reliée à la religion, puisque le Sénégal est à 90% musulman et que le célibat des femmes est vécu comme une situation d’attente pour elle, mais il faudrait regarder un peu plus du côté économique et social pour comprendre un peu plus. Ainsi, à la campagne, avoir une famille nombreuse devient un avantage au niveau de la main d’œuvre pour travailler aux champs. Par contre, comme la solidarité familiale domine, il peut devenir difficile pour un enfant qui travaille à l’extérieur de subvenir à tous ses frères et sœurs quand ils sont en si grand nombre. Ce qui expliquerait qu’en période de ralentissement économique, cela se répercute sur cette coutume.

Et toi Awa, tu as combien d’enfants? Six. Six a moi. Onze en tout.

Chroniques sénégalaises 05 – Le temps


Le temps s’est arrêté quelque part à 200 km de Dakar au Sénégal, dans un village nommé Thiaré.

Ici, le quotidien s’installe tranquillement. Nous nous transformons petit à petit. Notre rythme de vie rapide est de plus en plus derrière nous. Hier, j’ai passé presque 2 heures dans la salle d’attente de la clinique à ne rien dire. À simplement observer ces gens qui attendent qu’on les appelle pour nous rencontrer.

En silence. J’ai observé leurs gestes lents, leur sérénité. Tout ici respire la résilience. On ne combat pas le temps. On ne cherche pas à l’apprivoiser, encore moins de l’étirer; le temps dévient une matière immuable comme l’air que l’on respire. Un simple bonjour est une discussion interminable où on s’informe de nos familles mutuelles.

Un bonjour ne se limite pas à sept petites lettres anodines, mais à une notion beaucoup plus importante, celle de prendre le temps de marquer l’importance d’une rencontre.Deux heures, ça représente le temps qu’il faut pour filtrer les 120 litres d’eau que notre équipe ingurgite chaque jour. Pendant ces deux heures, l’eau passe dans le tuyau du sac de filtration comme le sable dans le sablier. Pourtant l’eau est l’antonyme du temps.

Autant le temps n’a pas d’importance, autant l’eau est indispensable à notre survie. Nous buvons nos gourdes à satiété, jusqu’à la dernière goutte, et ce, même si celle-ci est chaude. Cette eau propre est notre meilleure garantie contre la maladie. Il faut souvent être privé d’un truc banal pour en apprécier toute sa valeur. L’eau rime avec or.Si l’eau est le premier élément indispensable, la merde arrive deuxième. Très très près. Ne riez pas. Notre cœur nous a fait venir ici, mais ce sont nos intestins qui nous permettent de l’apprécier. Ça me rappelle un numéro d’humour de Roland Magdane dans lequel tous les organes humains se disputaient le rôle le plus important du corps. Le cerveau se vantant d’être l’organe suprême tandis que le cœur, celui qui nous permettait de vivre. À la fin, le trou de cul décidait de cesser de fonctionner provoquant un problème majeur au niveau du corps entier. Ici c’est pareil. Notre force et notre moral passent par la bonne marche de nos intestins. Tous nos malades le sont par le cul. Quand tu passes ta nuit à courir les toilettes, tu ne peux pas être alerte le lendemain. D’où l’importance de l’eau et de notre salubrité. Vous riez encore? Allez péter. Et profitez-en. Car ici, c’est un autre luxe dont on se prive.

En vrac
Sur la route de Kaolack, un panneau publicitaire du réseau cellulaire Orange titrait «Vous rêvez d’une meilleure vie?». Comme si un cellulaire avait les vertus pour changer le destin des gens. Comme si posséder un téléphone irriguait la faim et la pauvreté. Y’a des jours où mon métier de publicitaire me lève le cœur…

Le courriel à tué le courrier traditionnel. On ne s’écrit plus de lettres. On pense rapidement, nos missives arrivant à la seconde où elles quittent nos ordinateurs. Alors quand nous avons croisé un marchand de cartes postales, plusieurs de nous sommes tombés sous le charme de cet ancien dada. Comme sur Facebook, nos messages à nos proches sont lus par un paquet de gens; comme Twitter, nos écrits sont limités par un nombre de caractères, selon la grosseur de notre calligraphie, mais le simple fait de l’écrire à la main rend le geste à limite du romantisme.

Chroniques sénégalaises 04 – Ouvert


La clinique est officiellement ouverte depuis ce matin. Les étudiants et infirmiers ont fait connaissance avec leurs traducteurs, leur clé pour comprendre les patients qui se présenteront. Bien que Malick nous a appris quelques phrases d’usage, notre wolof est ce qu’il y a de plus rudimentaire. Passer les simples salutations, nous devenons muets, cherchant désespérément nos mots. Aucune référence possible, cette langue est indéchiffrable. Étudiants et bénévoles de tous âges sont littéralement retombés à la petite école, récitant nos premiers mots d’anatomie: tête, yeux, nez, bouche, oreilles… À la Passe-Partout, nous avons répété et répété comme une comptine, sous le sourire lumineux de Malick qui se bidonnait.

Ici, on consulte assis sur des tapis, chacun dans un coin du dispensaire. Les patients attendent patiemment leur tour sous le cri strident des enfants qui pleurent. Y a beaucoup de bruits, de gens qui parlent en même temps et il est ainsi parfois difficile aux intervenants de se concentrer. Les enseignantes butinent l’information et guident les équipes dans leurs démarches. Chantale, notre chef de mission, supervisant le tout. Après deux ans d’attente, voilà pourquoi tous ces étudiants ont travaillé si fort. Le souper sera sûrement rempli de discussions et d’anecdotes autant savoureuses que le repas préparé par Diallo, notre cuisinier.

Les journées sont chaudes. Très chaudes. Causant quelques soucis pour certains. Quelques-uns de nous ont déjà été malades. Rien de majeur. Insolation, déshydratation, intolérance alimentaire ont été les malaises les plus fréquents. Aujourd’hui notre première patiente fait donc partie de notre équipe. Confiné à un lit que nous nous sommes réservé au cas où, elle est suivie par les infirmières qui passent à tour de rôle. Son baptême de clinique sera reporté uniquement à demain. Je vous écris près d’elle, surveillant qu’elle prenne son gastrolyte. Que les familles qui me lisent se rassurent, avec une vingtaine d’infirmières et un médecin, nous sommes mieux entourés qu’au Québec.

En vrac
Pour ceux qui auraient des encore des doutes quant à notre sécurité, sur la route cahoteuse qui nous a menées ici, il nous est arrivé un incident qui vous rassurera. Une fenêtre de l’autobus qui transportait nos bagages s’est malencontreusement ouverte lorsque celle-ci a roulé dans un nid-de-poule provoquant la sortie d’un sac à main. Deux heures après notre arrivée à Kaolack, le sac nous était rendu par un automobiliste qui nous suivait. Son contenu était intact. Sans vouloir tomber dans des comparaisons malsaines, avouons que les probabilités, chez nous, auraient été plus minces.


L’appel à la prière musulmane se fait entendre tous les matins. Vers 6h15, les chants nous proviennent de la mosquée tout juste à l’arrière de la clinique. Normalement, un appel de deux minutes est suffisant, mais ici, à Thiaré, on l’entend à répétition, s’ajoutant également des passages du Coran. Khady, notre dentiste sénégalaise, qui campe avec nous sur le toit de la clinique, nous a dit que c’est parce que les habitants sont plus pieux que la moyenne nationale.


Pendant la cérémonie de notre arrivée, j’étais assis sur une chaise quand un joli petit garçon d’à peine 4 ans, accoudé à la table, m’a pointé du doigt. C’était Mohamed, le petit de Boubacar, l’infirmier en chef. Il m’a fait verser une larme le petit torrieu…

Chroniques sénégalaises 03 – En route


Avertissement, dans ce billet, les fautes de frappes ou de français seront nombreuses, mais explicables. Je tente d’écrire péniblement dans l’autobus qui nous amène à Kaolack, dernière escale avant Thiaré. Les vapeurs du diesel sur la route mixée au balancement déficient des pneus du véhicule expliquent pourquoi certains d’entre nous sont sur le Gravol. Pour danser sur les rythmes africains que nous crache la radio, à plus de 50 km, notre bus a développé des symptômes de Parkinson, nous faisant sauter sur nos sièges. La route avec ses énormes nids de poules nous rappelle notre patrie. C’est pourquoi ce voyage de moins de 200 km devrait nous prendre plus de 5h à réaliser. Sur la route, nous croisons d’autres transporteurs, des camions remplis à rebord. Lors de nos arrêts fréquents, les vendeurs de cartes d’appels cellulaires et de friandises nous sollicitent de toute part. Entre les bourgades, les décors se ressemblent, les bâtiments en ciment se succèdent sur cette terre rouge où des baobabs sans feuilles souffrent du manque d’eau de la saison sèche. Ce n’est pas notre cas, nous prenons soin de nous hydrater, c’est le meilleur moyen pour nous de rester en santé. Chacun de nous doit prendre sa ration, aucune chance d’y échapper.

Sur notre chemin, la plupart des affiches publicitaires autrefois réservées aux grandes marques nationales ont cédé leurs places aux candidats à la présidence. Le gars de pub en moi constate que le président actuel a le plus gros budget de placement, ses panneaux sont plus énormes et plus nombreux que ses adversaires. Fin de la parenthèse professionnelle. Déformation oblige.

Nous sommes suivis par un autre bus, rempli de nos 1500 kg de valises. Notre croix depuis le début du périple. Nous avons bardassé ces valises à nous en écoeurer. De Chicoutimi à Dakar, en passant par Paris, d’aéroport en aéroport, d’autobus en autobus, de bâtiments à bâtiments. À nous en briser le dos. Pleines à craquer de médicaments ou de matériel de soins. J’aimerais d’ailleurs remercier certains de nos donateurs qui nous ont permis d’en emmener autant. Permettez-moi de les nommer, grâce à eux, notre aide sera tangible: mes amis Louis Doucet, Réjean Bédard, Marjorie Bilodeau, Marielle Couture et moi-même; la famille de Chantale Deschênes, notre chef de mission, Mona, Linda, Stéphane et Éric, Geneviève Gignac, Karine et Véronique Chantale, ses amies Sonia Patry, Claudia Morissette, Marthe Lespérence; j’espère ne pas en oublier. Sachez que les Sénégalais, eux ne vous oublieront pas.

Nous arriverons en fin de journée à notre destination finale, Thiaré. On nous attend, pour la cérémonie des valises et notre baptême (voir mon texte de l’an passé). La journée de demain sera réservée à la préparation de la clinique pour une ouverture, le surlendemain. On a hâte.

En vrac
Les Sénégalais aiment rire. Ils ont d’ailleurs eu, en novembre dernier, la première édition du Festival du rire de Dakar. En parlant de blague, notre guide sur l’Île de Gorée avait un bon sens de l’humour. Nommant « Sénégaulois », les Français, encore très présents ici (le Sénégal étant une ancienne colonie, indépendante depuis 1960) et parlant de « rhume de fesses » pour décrire la diarrhée.

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