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    Humeur

    Le monde est petit. Très très petit.

    Les Québécois n’auront jamais autant voyagé. En scrutant les données de Statistiques Canada, la courbe est exponentielle. Nous sommes toujours prêts à décoller. Y a pas une semaine où tu n’entends pas quelqu’un qui parle de son imminent départ dans des pays avec des noms qu’il fallait faire semblant de connaître il y pas si longtemps. On voyage de plus en plus jeune, en famille ou en couple et on voyage de plus en plus loin. Les périples, jadis réservés aux grands explorateurs sont maintenant banalisés par les tours opérateurs qui les rendent accessibles à tout le monde en autocar climatisé. Il y a plus vraiment de destinations qui nous impressionnent. On ne parle plus de Tombouctou comme le bout du monde. On va en Europe comme on allait à Old Orchard dans les années 70. Les voyages dans le sud sont devenus de banals week-ends dont on se confesse quasiment. « Tu arrives de voyage? » – Non, non je suis seulement allé 10 jours à Cuba. C’est devenu banal. Anodin.

    Et la bouffe? Haaaa la bouffe. On entre dans le plus simple IGA de quartier pour s’acheter quinoa, manioc, farine de banane plantain. On cuisine le monde de plus en plus quotidiennement. Notre trio carotte/patate/navet est devenu moribond et l’offre s’est multipliée pour nous offrir des légumes de champs du monde entier. L’expression légumes de terre est devenue légumes de Terre. Légumes d’ailleurs qu’on réussit maintenant à cultiver très bien, ici même. L’exotisme ordinaire. On peut manger exotique bio, près de chez nous. J’écris exotique et je me fais rigoler, car ce mot n’a plus la même saveur que jadis. Notre alimentation a tellement changé et évolué qu’on peut difficilement parler de bouffe d’ailleurs. Beaucoup de produits importés font partie intégrante de notre alimentation quotidienne. Et ce n’est même plus réservé à une élite. Ni à une classe plus riche. Ricardo, Faita, Pinard et compagnie ont réussi, avec leurs émissions et livres, à métamorphoser la cuisine québécoise et la rendre multiculturelle en démocratisant celle-ci. Notre table est multiculturelle. Nous bouffons le monde.

    Nous n’avons jamais été aussi informés sur les grands conflits mondiaux. Nous avons suivi les dernières grandes révolutions sur Twitter. En direct. Nous avons vécu le printemps arabe, dans le confort de nos foyers. Nous avons pu suivre les élections tunisiennes et en parler parce que sa couverture par les médias nous a été offerte sur le web. Nous nous nourrissons de sources d’informations diverses et mondiales. Les points de vue sont de plus en plus diversifiés. Nous avons maintenant l’opportunité de lire comment l’orient perçoit l’occident. Nous extrapolons moins. Des idées d’ailleurs influencent les nôtres. Un mouvement comme Occupons machin s’exporte, s’importe, comme un fruit. Nous vivons le village Global. Nous sommes mondiaux. Les barrières tombent.

    Nous vivons une époque formidable, comme j’aime le dire si souvent. Une époque mondialisée.

    Le monde est petit, mais plus nous. Nous avons grandi de ces expériences multiculturelles. Nous ne sommes plus des étrangers. Imbibés de culture, nous sommes devenus des citoyens du monde.

    Pourtant, quand Khady du Sénégal finira ses études au Saguenay, c’est dans une autre ville, peut-être province et même pays qu’elle ira pratiquer.

    Pas qu’elle n’aime pas le Saguenay, ni le Québec. Elle a quand même choisi de s’y établir pas seulement le temps de ses études, mais avec le but de s’y intégrer. D’épouser une nouvelle culture. Comme des milliers d’étudiants le font, chaque année au Saguenay, à l’Université du Québec à Chicoutimi, ou dans un de nos quatre Cégeps. Des milliers d’Africains, de Magrhébens, de Chinois ont opté pour le Saguenay comme terre d’accueil pour vivre une nouvelle vie, mais une poignée seulement resteront. Et ce n’est pas parce qu’ils n’aiment pas rester ici. Vraiment pas. C’est le Saguenay ou le Québec qui n’en veulent pas.

    « Tu as été victime de racisme ici, Khady? » La question l’a fait sourire de toutes ces belles dents quand je lui ai posé la question, vendredi passé chez moi. Oui. Elle l’est. Et pas toujours de façon directe. Le racisme latent, hypocrite est bien pire. Te faire traiter de négresse par un individu sans cervelle fait beaucoup moins mal que de te voir refuser un stage dans une entreprise, que d’être la dernière choisit pour un travail d’équipe, que d’être reconnue coupable sans avoir eu droit à une enquête. Uniquement par ta couleur de peau, ton allure, ton odeur. Pour leur permettre de suivre un stage en entreprise, indispensable à la réussite de leurs études, les intervenants des institutions d’enseignement doivent user de tous leurs atouts pour convaincre les entreprises de les accepter. Je ne parle pas ici d’avoir à placer des derniers de classe, des cancres, et je parle encore moins d’embauche à temps plein, mais uniquement d’un stage bénéfique à la fois à l’étudiant et à l’entreprise. On ne parle ici pas de charité. Mais c’est quasiment ce que l’on doit faire pour solliciter les entreprises.

    On dit souvent que le racisme vient surtout de l’ignorance. Pas toujours. On ne peut pas être ouvert à toutes ces cultures culinaires, littéraires, etc. sans l’être à leurs auteurs, ceux de qui tout cela origine. On se targue de vouloir voir le monde, mais quand ce monde est notre voisin, on lui ferme la porte. On ne veut surtout pas le voir. Le tourisme à sens unique.

    Pourtant, nous voyageons comme jamais, nous bouffons cantonais, créole et libanais et nous nous préoccupons d’envoyer des sous en Haïti quand son peuple souffre de la multiplication de cataclysmes. Nous n’avons jamais été autant citoyens du Monde. Nous n’avons jamais autant aimé le Monde. Nous aimons tellement ce qui vient d’ailleurs. Tellement. Que nous préférons qu’ils restent ailleurs. Surtout pas chez nous.

    Occupons-nous des gens au lieu d’occuper des places.

    J’avais commencé un paquet de billets sur le mouvement Occupons kekpart (mettez l’endroit qui vous convient), mais rien n’a abouti par un texte précis. Pourquoi? Simplement parce que j’avais l’impression en donnant mon opinion que je prendrais position dans un débat où je ne veux surtout pas la prendre. Avant tout, je pense que manifester est un geste démocratique. S’exprimer, surtout pacifiquement, est un droit non négociable si on veut se proclamer une société égalitaire. Sur ce point, il m’est impossible de ne pas respecter ce droit si fondamental de vouloir discuter de changement de société. Difficile d’être contre la vertu. Surtout quand la cause est noble. Et ce mouvement, à la base, l’est.

    Non. Ce n’est pas le rassemblement de centaines de milliers de personnes qui me dérange, mais que la résultante se résume uniquement à ça. S’assembler. Jaser. Parler. Jaser. Parler. Mais peu d’actions concrètes. Beacoup de mots. Peu de moyens. On fait des tables rondes, on fait des procès verbaux, des ordres du jour, du placotage qui se résument à de beaux discours. On jase, on parle, on discute. Bla-bla-bla. De belles paroles, de belles allocutions difficiles à critiquer puisque les conclusions sont issues pour la plupart de discussions philosophiques axées sur le partage et l’entraide. Dans une belle démocratie ouatée. Qui peut être contre le Bien? Pas moi en tout cas.

    Depuis quelques semaines, sur mon trajet de course je passe régulièrement devant une colonne Maurice arborant une publicité de l’Université Laval illustrant une étudiante en mission humanitaire, arborant comme unique slogan : Agir. Et c’est tout à fait ce que je pense : si l’on veut changer le monde, il ne faut pas qu’en parler, il faut agir. Ce mot résume à lui seul ce que je reproche au mouvement Occupons. Que leurs actions demeurent sur papier ou en paroles. Sur des pancartes ou des affiches. Pas nécessairement par mauvaise volonté, j’en conviens. Simplement parce que la bouchée est trop grande à prendre. Parce que le problème est immense et difficile à saisir si facilement. Et qu’il est surtout impossible à régler en claquant des doigts. Particulièrement si on le prend dans son entier.

    Si on veut changer le monde, y a beaucoup plus simple et c’est de s’impliquer personnellement en posant des actions directes. Si vous voulez changer le monde, commencez par vous intéresser par ceux près de vous, des gens que vous pouvez aider sans manifestation ni fla-fla. Consultez la liste des organismes communautaires de votre ville ou quartier : ils sont des centaines en attente de bénévoles pleins de bonne volonté, comme vous. Et ça, c’est de l’aide directe. Pas de la philosophie à 1$. Du concret. Quand tu débarques passer une journée dans une soupe populaire, que tu t’occupes de placer des vêtements dans une Saint-Vincent-de-Paul, quand tu rends visite à des personnes âgées pour les désennuyer, que tu te débrouilles pour que des jeunes sans-le-sou aient droit à un camp de vacances l’été, que tu t’occupes d’enfants handicapés pour laisser respirer des parents fatigués, tu poses des gestes concrets. Des comportements qui changent le monde petit à petit. Petit, si peu de gens le font, mais l’accumulation de ces petites bonnes actions peut devenir un grand changement. Pas mal plus que les centaines de pages griffonnées, procès verbaux dictés pendant des réunions sans fin.

    Bien sûr qu’aider son prochain de la sorte est enrichissant, mais il faut se le dire, moins «glamour» que de suivre la parade mondiale du mouvement. Contrairement à un manifestant, un bénévole travaille dans l’ombre, sans chercher à être récompensé ne serait-ce que par le bonheur du geste. Contrairement à un manifestant, une personne qui donne de son temps pour aider les autres ne le fait pas pour lui, mais bien pour les autres. Il ne faut pas se le cacher, manifester c’est avant tout de s’assembler, de communier, de rencontrer des gens et c’est plus euphorisant que d’éplucher 40 livres de patates ou de répéter ton nom 40 fois à la petite autiste avec qui tu passeras la journée…

    J’ai eu la chance de travailler avec beaucoup d’organismes communautaires. De toutes les sortes. Comme consultant en communication, solliciteur ou simple bénévole. De les voir donner du temps sans compter. De donner du bonheur. J’ai eu l’opportunité de connaître la réalité de leur quotidien. Du quotidien aussi des gens à qui ils font un bien énorme. Certains bénévoles qui ont eu à jongler avec des deuils d’enfants, avec des gens brisés par la maladie ou la pauvreté, mais avec toujours le même souci de vouloir améliorer la vie de ces gens. De la changer. De changer le monde. Littéralement.

    Pour ces raisons, vous ne me verrez pas occuper aucune place, autre que celle où se trouvent des gens à aider. Directement. Pour agir. Avec un grand A. Comme dans Amour.

    Melomarc™ – Tom Waits / Frank’s Wild Years

    Voici un nouveau billet de la catégorie Melomarc™ qui tente de répertorier les albums de musique qui ont marqué ma vie jusqu’à maintenant. Voyez ça comme un voyage à travers mes souvenirs et ma collection d’albums; où la véritable histoire de l’album vit en parallèle de la mienne. J’ai décidé de partager ces coups de coeur musicaux sur mon blogue, mais aussi de les faire découvrir plus personnellement à certaines personnes, en leur offrant l’album décrit via iTunes. Surveillez vos boîtes de courriels, vous aurez peut-être le privilège de recevoir un de ces albums… mais surtout, ouvrez vos oreilles et vos coeurs. C’est la mélodie du bonheur
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    Je n’écoute plus le gala de l’ADISQ depuis des années. C’est mieux pour moi. Pour ma santé intellectuelle. Alors quand j’ai lu Cassivi dans La Presse de ce matin qui remâchait une chronique sur le sujet, ça m’a reconfirmé d’avoir pris la meilleure décision. En vieillissant, je choisis mes combats. Alors au lieu de me battre à trouver ce gala inutile et de me choquer sur leurs choix douteux, je préfère passer mon tour. Comme d’autres émissions populaires qui ne m’intéressent plus, je préfère ne pas écouter que de m’affliger une mauvaise humeur en me forçant à les regarder. Et surtout tenter de comprendre pourquoi les gens aiment ça.

    De toute façon, en regardant de plus près, ce n’est pas tant l’ADISQ qui me dérange, mais toute cette industrie qui nous dicte ce qu’il faut écouter, ce qu’il fait aimer, ce que les radios matantes doivent faire jouer. Quel artiste est le plus intéressant, meilleur vendeur, mais surtout le plus populaire. Haaaa. La fameuse popularité. L’argument massue qui décide si un truc est bon ou pas. Populaire : bon. Moins connu : douteux. Inconnu : mauvais. Comme Brassens chantait dans la Mauvaise réputation : « Mais les brav’s gens n’aiment pas que / L’on suive une autre route qu’eux / Non les brav’s gens n’aiment pas que / L’on suive une autre route qu’eux »

    Mais l’industrie n’est pas la seule responsable. Les gens en général sont paresseux. Préférant se faire dicter que de trouver par eux-mêmes. Le gens ont besoin de se faire dire quoi faire. Quoi aimer. Quoi écouter. C’est tellement plus simple. En plus aimer ce que tout le monde aime, c’est rassurant. De faire ce que tout le monde fait, aussi. Pas besoin de se faire une idée. Et pourquoi donc le faire?

    Je dirais que ça serait comme visiter un pays étranger et décider de n’utiliser que l’autoroute pour se rendre d’une ville à une autre. Oubliant toutes les petites routes secondaires foisonnantes de petites bourgades intéressantes. Car la vie de plusieurs artistes se vit ainsi en parallèle des grandes artères. La vie de certains artistes se fera toujours sur des routes secondaires. En toute marginalité. Et ya surtout pas de mal à ça. Ça ne les rend pas moins intéressant. Juste moins populaire.

    Depuis que j’ai créé cette catégorie Melomarc™ ,  j’ai eu à revisiter ma collection de disques, comme on revisite un lieu où l’on a déjà passé jadis, et certains de ces disques se sont accrochés à mes oreilles. La plupart de ces albums m’ont servi de bougie d’allumage et de relais pour m’orienter vers d’autres genres musicaux. Comme pour Tom Waits. Depuis que j’ai connu le parcours de cet artiste hors-normes, je serais incapable de choisir quel album est le meilleur, ou celui qui le caractérise le plus, parce que ce n’est surtout pas important. Si j’ai choisi Frank’s Wild Years c’est uniquement parce que c’est le premier album de Waits que j’ai acheté. Faut pas chercher plus loin. Oui Rain Dogs, lui est peut-être supérieur, Bone Machine, peut-être également, mais si vous en parlez à un autre amateur, il vous mentionnera Swordfishtrombones ou Blue Valentine et il aura probablement raison. Tout autant que moi. Et c’est ce qui rend les découvertes musicales magiques. Quand y’a ce truc personnel qui vient vous chercher. Au delà des modes et des top 10. L’étincelle qui vous allume. Vous, pas les autres. Quand les premières notes de Frank’s Wild Years sont venues rebondir sur mon tympan, j’ai découvert des sonorités auxquelless j’étais étranger. Un mélange de blues sale avec des instuments difficilement identifiables accompagnés d’une voix d’outetombe. Et cette première découverte m’a donné le goût d’aller plus loin. De chercher. De trouver d’autres sonorités. Et j’en cherche toujours. Et j’en trouve encore.

    J’ai offert Tom Waits / Frank’s Wild Years à Geneviève Lefebvre, une amie virtuelle toujours pleine d’humour, dotée d’une plume que j’aime beaucoup qui a su par ce tendre et simple billetillustrer comment Martin Léon, un artiste vivant en marge de la popularité savait nous remuer, nous faire sourire, nous faire pleurer… sans que l’on aie besoin d’avoir l’aval du monde entier pour le faire.

    Tom Waits / Frank’s Wild Years sur iTunes


    Meilleur avant.

    Pour vous remercier d’avoir travaillé pendant 25 ans dans son entreprise, votre employeur vous fera une belle petite fête, un beau petit gâteau et vous offrira une belle petite bague ou une belle petite montre. Vous serez peut-être ému sur la belle petite photo. Au lieu de ça, il aura dû vous offrir la porte il y a belle lurette. Vous foutre dehors. Pour votre bien. Et celui de son entreprise.

    Nous avons tous une date d’expiration. Par rapport à ses clients, employeurs, amis, etc. Nous atteignons tous, un jour ou l’autre notre seuil d’incompétence comme parlait J. Peter et Raymond Hull, dans leur livre le Principe de Peter, paru en 1969… Comme pogner un mur. Le mur du con.

    Ne me parlez pas d’emploi à vie ou de client à vie. Ne me parlez pas d’éternité syndicale, sinon je vous parlerai d’ennui cervical.

    Vous voulez savoir si votre date est arrivée, regardez-vous agir. Prenez du recul. Survolez-vous. Quand vous tombez dans vos petites habitudes et que vous vous vautrez dans ces petits plis confortables de la réplétion, ça sent la fin. Quand vous levez le pied de sur l’accélérateur du dynamisme ou quand vous haïssez vos collègues qui ne le font pas, la date approche. Quand vous tombez dans la routine et que vous vous rebiffez à tous changements, vous y êtes peut-être déjà. Quand votre phrase préférée est « on l’a déjà essayé ça, pis ça jamais marché » en banalisant la candeur des petits nouveaux, vous vous en approchez. Si vous vous reconnaissez, serait peut-être le temps de fouiller sur Jobboom. Quand tu passes plus de temps à consulter ta convention collective qu’à travailler, tu es au bout du rouleau.

    Quand vous n’êtes devenu qu’un frein au développement et aux nouvelles idées, c’est que vous êtes dépassé. Over. Votre meilleur est derrière vous. À moins de vous prendre en main.

    Et je ne parle pas d’âge. Comme n’importe quel produit sur le marché, les dates d’expiration peuvent être différentes. Les produits sans agents de conservation ont une durée plus limitée, les produits à hautes valeurs chimiques ont une vie quasi éternelle. En parallèle, un emploi qui demande du renouvellement et des idées fraîches est exigeant et demande de suivre la parade par rapport à un travail qui en demande moins. Et n’y voyez pas de jugement de valeur, plutôt comme un simple constat.

    Et je ne parle pas d’âge. Y a des trentenaires balaises comme des quinquagénaires qui débordent d’énergie. Y a des jeunes qui veulent tout avoir tout de suite, comme des vieux qui ne veulent rien donner, jamais.

    Je vous parle uniquement de ce que les Anglais appellent « soul ». La passion. Si elle vous quitte, c’est que vous n’avez rien fait pour la retenir ou qu’on vous l’a extraite trop rapidement. Retrouvez-la.

    Ce n’est peut-être pas toujours votre faute, j’avoue. Vous ne pouvez y être pour rien. Vous aurez conservé cette belle attitude et votre créativité sera toujours à son zénith, mais c’est peut-être votre employeur qui a atteint sa date de préemption. Par rapport à vos attentes. Le résultat demeure le même, vous n’y avez plus votre place. À rester sur la tablette, à attendre d’expirer vous aussi. À voir pourrir votre potentiel. Le clown Sol disait : le problème avec les cadres, c’est qu’ils s’accrochent. Et c’est ce que vous faites trop souvent, au lieu de vous secouer, de reprendre vie. Une vie qui se trouve tout simplement ailleurs.

    Il y va de même avec nos relations clients. Comme marque, vous atteindrez peut-être votre date date limite avec certains de vos clients qui ne voudront pas nécessairement avoir mieux, mais l’avoir différemment. Et comme consommateur, vos attentes ne seront peut-être plus soutenues par votre marque préférée. Et c’est normal. Le monde change, les besoins changent, et vous aussi vous changez.

    Réaliser qu’être malheureux au travail ou dans une relation fait peut-être mal, mais l’endurer pour des raisons de stabilité est pire. La vie est courte quand vous en profitez, mais longue quand vous vous emmerdez. N’attendez pas d’expirer.

    Bon à tirer*

    Dans mon billet précédent, je faisais allusion à deux textes portant sur le même sujet et illustrés avec la même image. Deux billets écrits à quelque 1000 jours d’intervalle. C’est cocasse de réaliser que même si les deux textes racontent ma hantise des présentations aux clients, ou pitch pour utiliser le jargon du métier, ils se complètent parfaitement. L’un racontant l’avant alors que le second s’attarde plus au moment présent de la présentation.  Les voici, en rafale…
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    Version 2011

    Bon à tirer*

    Mes maquettes sont déposées sur mes genoux. Mon cul repose sur une chaise droite sans confort devant le bureau de la réceptionniste. À ma droite, le magazine l’Actualité, des Sélections du Reader’s Digest et quelques revues spécialisées copulent les unes sur les autres dans l’indifférence la plus totale, créant en se superposant, des titres surréalistes comme « En période de RÉER, visitez la Gaspésie », « 10 capris, pour mieux gérer son portefeuille », « Châtelaine des Affaires », « Semez tôt pour une peau en santé ». Je n’invente rien, ils sont là à me crier leurs absurdités. Je regarde ma montre. Je suis définitivement arrivé trop tôt. Moi et ma peur d’arriver en retard. Tellement tôt que je suis là à me morfondre à créer des slogans à partir de coupures de magazines. La réceptionniste jette quelques coups d’oeil vers moi quand elle n’a pas le nez rivé à son écran. Elle semble se demander ce que j’ai à regarder ces revues sans les prendre dans mes mains. Ou s’interroger si mes cheveux sont toujours comme ça à se battre sur ma tête. Je délire. Elle est simplement concentrée à taper sur son clavier. Le son m’impressionne. Moi qui ne tape qu’à deux doigts. Ce concert de touches rapides m’émeut. Je suis définitivement arrivé trop tôt et ma nervosité me rend gaga. Pourtant dans quelques minutes, je vais regretter ce moment de plénitude que je vis présentement. Comme ces soldats au jour J, se plaignant de l’humidité de la mer, alors que la Normandie était à quelques noeuds.

    Je dois rester concentré. Je serai bientôt appelé. Appelé à aller au front.

    Je déteste ces présentations. Où il faut parader avec nos maquettes. Expliquer notre démarche. Ventiler notre budget. Vendre.

    Je sais, ces présentations font partie de mon métier. Et c’est aussi un thrill de « pitcher ». De se battre. De débattre. Y a un côté grisant à faire ça, mais je suis pas toujours à l’aise de.

    Je suis un gars d’idées. De plein d’idées. Mais je dois y réfléchir. Oui, je suis capable de vous en garrocher des idées, comme ça à la volée, mais je ne pourrai vous les pousser de force si je ne suis pas convaincu. Et pour l’être, je dois y penser plus d’une fois. Foglia, dans une chronique expliquait comment il était mauvais en débat direct, qu’il refusait dorénavant d’y participer. Parce qu’il avait besoin de temps pour clarifier ses idées. Je suis comme ça aussi. Et comme je n’ai pas l’âme d’un vendeur, mes présentations peuvent sembler un peu plates. Les mots se bousculent dans ma bouche. Je perds le fil de la discussion. Y a une tempête qui se déroule dans ma tête. Ça explique peut-être les cheveux. J’y peux rien. Quand j’étais plus jeune, je ne dormais pas des jours avant mes exposés oraux. Je gaspillais des semaines de recherche en vomissant un travail de rédaction de 50 pages en moins de 5 minutes. Sans respirer. En transpirant. Les grandes gueules comme moi sont souvent de grands timides qui, en se servant d’humour, arrivent à s’en sortir. Pendant que la bombe intérieure est prête à exploser, y a que la moiteur des mains qui en dénote la présence.

    J’ai appris avec le temps que pour passer cette difficile épreuve, je dois avoir des maquettes sans failles. Des idées percutantes qui devront débattre seules. Sinon, mon apathie ne peut que leur nuire. Sur un dossier remporté dernièrement, l’une des responsables me faisait la remarque que ma présentation n’était pas la meilleure parmi tous mes concurrents, mais que mon document de présentation était fort, ce qui avait sauvé la mise. Allez, faites-vous plaisir tout en me faisant souffrir et invitez-moi à pitcher…

    * Bon à tirer : En imprimerie, la dernière étape avant l’impression : on effectue une simulation de l’impression d’après les éléments finalisés. Vieux terme oublié, mais qui faisait un beau titre!

     

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    Version 2009

    Feu.

    (originalement écrit le 27 janvier 2009 – pour voir l’original et ses commentaires, cliquez ici)

    pitchVous entrez dans la pièce. On vous attendait. On vous a d’ailleurs réservé la place du milieu, juste en avant, devant tout le monde : le « hot spot ». Il y a peu de chance d’y trouver une chaise. Si oui, elle sera normalement peu confortable et plus basse que celles des gens qui vous font face. C’est psychologique. Il fait normalement froid dans la pièce. Mais ce n’est qu’une illusion, vous êtes le seul à avoir froid. Les gens qui vous regardent vous installer font seulement semblant d’être de glace : c’est normal, c’est leur rôle d’être comme ça. Ce n’est surtout pas le temps pour eux de montrer des sentiments, de montrer un signe de sympathie. Vous vous préparez tranquillement, placez vos documents devant vous et en distribuez à vos protagonistes. Avant même d’en juger le contenu, vous sentez leurs yeux sur vous, c’est présentement le messager qui les intrigue et non le message. Il ne faut surtout pas que vous vous laissiez impressionner par ces regards, ne pas vous laisser distraire, sinon cela pourrait tourner au cauchemar. Mais c’est plus fort que vous. Vous avez déjà les yeux qui se promènent sur chacune des personnes, vous êtes en train de les analyser un par un. Vous êtes tranquillement en train de mettre ces gens dans des cases. Vous leur attribuez déjà des personnalités, vous imaginez une hiérarchie. Même si c’est la pire chose à faire présentement, c’est plus fort que vous. Pire que les idées que vous vous mettez dans la tête, vous allez imaginer maintenant ce qu’il pense de vous, avant même de vous avoir entendu. Parmi toutes les personnes présentes, une seule est différente : son sourire, sa compassion la distingue totalement. C’est le lien entre vous et les autres. Cette personne fait les présentations d’usage. Elle en profite même pour brosser un portrait assez élogieux de votre personne, de votre travail. Sous le regard impassible du reste du groupe, bien sûr. Ça y est, c’est à votre tour. Vous pensez que ce serait normalement le temps de vous lever, mais vous êtes déjà debout. Alors, vous commencez. Vous êtes dans votre zone de confort, ce n’est pas votre première présentation, et votre introduction n’est pas nouvelle, vous avez déjà eu le temps de la peaufiner avec le temps. Le regard sommaire que vous posez sur l’audience vous donne raison : tout baigne! Alors, vous décidez de passer à l’étape deux. Vous plongez. C’est ici que les regards de vos spectateurs commenceront à changer : certains s’éclaireront, d’autres, par contre, s’éteindront. Vous sentez par contre qu’il y peu ou pas de gens avec cette deuxième réaction. C’est cool. Vous êtes tranquillement en train d’avoir moins froid, mais c’est encore un feeling, c’est uniquement le courant qui passe : votre présence semble appréciée. Vous respirez mieux. Même si les seules réactions que vous avez décelées sont pure intuition et spéculation. La période de questions commence. C’est la fin du monologue. Et du discours maîtrisé. Vous tombez dans une zone non contrôlée. Les premières questions sont faciles, le message a bien passé. On vous a trouvé peu de failles. Jusqu’à ce que, de nulle part, arrive cette question qui n’en a pas tout à fait la forme, puisqu’elle ne possède pas une forme interrogative : c’est un piège. On vous tend un piège. Et vous tombez presque dedans, tellement votre réaction n’est pas directe.  On vous a déstabilisé. Vous devez improviser au plus vite, ramener le discours, ce n’est pas le temps de flancher. Garder la ligne. Ne pas rougir. Ne surtout pas être sur la défensive. Garder la ligne. Mais cette petite faille, rien de majeur, ce minuscule détail, que personne n’aurait pu remarquer est en train de bouleverser votre présentation. Du moins, nuire à la pertinence de votre discours. Et vous savez que ce n’est pas tant ce détail, mais bien la façon dont vous réagissez qui vous cale. Mais il est déjà trop tard pour la balayer du revers de la main, cette réaction doit se faire dans les secondes après la question. Votre réaction tardive ne fait que donner du mordant au problème. Vous réussissez bien que mal à revenir, avec effort, à reprendre le contrôle de la situation. Vous savez que vous avez perdu quelques plumes, mais dans l’ensemble les dommages semblent minimes. La personne qui vous a tendu le piège semble assez fière d’elle. Elle a eu avantage sur vous. Vous lui en voulez, mais cela fait partie du jeu. Et de toute façon, vous n’avez que vous à blâmer, ou du moins votre réaction. Les questions sont terminées. La présentation aussi. Cela s’est bien passé, du moins c’est ce que vous pensez, ou ce que vous voulez croire. En diminuant l’impact de votre dérapage. Après avoir salué tout le monde, en quittant la pièce, le doute subsiste, vous angoisse. Mais c’est trop tard. Ce n’est plus à vous de jouer. En tout cas, plus en direct. Uniquement ce que vous aurez laissé comme impression. Des mots. Des images. Une personnalité. Un feeling. Des perceptions. Et un simple petit détail dont vous n’êtes pas encore capable de mesurer l’impact.


    Radoter.

    Hier soir vers minuit, j’étais à deux cheveux de publier un billet lorsque j’ai décidé de montrer le texte à ma blonde. Au premier coup d’oeil, elle m’a dit que j’avais déjà utilisé sur un autre billet, l’image que j’avais placée au coin de celui-ci. Déni. Scepticisme. Consternation. Dans l’ordre. Regain : pfff, impossible elle est dans l’erreur et a simplement mal vu, voilà tout. En fouillant dans les archives graphiques de ce blogue, je suis tombé sur ladite image. Janvier 2009. Re-Consternation. J’ai poussé ma recherche encore plus, en relisant le billet qu’elle avait le mandat de décorer. Démolition. Je venais à peine d’écrire un billet de 625 mots qui traitait du même sujet, de la même manière. Identique. Presque 1000 jours plus tard, me revoilà à mon écran, fier d’un texte écrit en fin de soirée, qui finalement traînait déjà dans archives. Résurrection. Réincarnation. Ou simplement, péremption. Ça m’a foutu un de ces cafards.

    N’aurais-je plus rien à écrire?

    Suis-je arrivé à ma date d’expiration? Meilleur avant. Best before. Consommer avant que ça puzze. Ma source créative est tarie; et moi, taré. Tari-taré. Que le meilleur est derrière moi. Que je suis juste bon à me répéter à l’infini. Copy/Paste.

    Ou suis-je simplement le reflet d’une société qui aime radoter.

    Dans les médias, on passe sempiternellement les mêmes nouvelles. Un simple fait divers parvient à monopoliser pendant des heures, les chaînes d’info en continu. LCN, Lent Continuum de Nouvelles. RDI, Répéter et Doubler les Information. On interview le voisin, la voisine, le gars du dépanneur, la femme du gars du dépanneur, la fille de la femme du dépanneur. Pour entendre sensiblement la même histoire. Avec des accents différents. On radote sur le sujet jusqu’à l’indifférence totale.

    Pour compenser, on se branche sur Facebook, Twitter et Google+, pour se faire dire par ses 1000 amis que la terre tremble quelque part. C’est à se demander si ce ne sont pas ces 1000 personnes partageant la nouvelle qui feraient trembler la terre par tapotage de clavier. Alors on se partage le lien du vidéo tourné par un iPhone qui montre l’immeuble qui tangue sous le cri des gens effrayés. 1,000,000 de fois. 1,000,001, avec moi. Personne n’était là, mais tout le monde y est maintenant. On en parlera des jours et des jours. À moins que chez nous, il ne pleuve abondamment. Où que l’Afrique sèche encore une fois. Pour nous permettre de radoter. Sur nous.

    Si vous trouvez qu’on ne radote pas assez, rabattez-vous sur les consultations publiques. Y en pour tous les goûts. Environnement, souveraineté, etc. Elles sont aux citoyens, ce que les réunions des AA sont aux alcooliques. Un lieu pour se ressourcer. En matière de radotage, on ne fait pas mieux. Ça me rappelle le jeu de la répétition quand j’étais enfant : « Quand je pars en voyage, j’apporte ma brosse à dents…suivant!», « Quand je pars en voyage, j’apporte ma brosse à dents…et mes lunettes, suivant!», « Quand je pars en voyage, j’apporte ma brosse à dents, mes lunettes et un serpent à sonnette…  suivant!». Jusqu’à l’infini à répéter ça autour du feu. Même jeu. Sauf que dans une assemblée populaire, les gens sont en ligne derrière le micro à attendre leur tour pour ajouter leur petit grain de sel au radotage. À tenter de reformuler une affirmation pour être certain que tout le monde pense que c’est nouveau. Radoter, c’est trop souvent répéter en pensant dire mieux.

    On radote entre amis, à se raconter nos bons coups. On radote en famille, à répéter les consignes. Les mêmes discours. Les mêmes rengaines.

    On radote. Et on aime ça. Même les bonnes idées s’usent plus rapidement à force de les répéter. La nouveauté s’éteint. On dilue le wow.

    En janvier 2009, j’ai écrit un texte intéressant sur une situation que je vivais à ce moment-là. Que cette situation se répète et résulte au même texte, me déprime amèrement. Parce qu’à la routine, je préfère la poutine…

    Mais j’arrête d’en parler. Je radote.

    Ma petite prend le large.

    Ma petite prend le large. Ma fille commence sa « vraie » vie cet automne en entamant des études au Cégep. Elle partagera un appartement avec d’autres filles. Terminée l’adolescence. Fini l’encadrement et vive l’autonomie. Je trouve ça génial. Contrairement aux parents qui voudraient que leurs enfants restent des bébés toute leur vie, j’aime ça voir qu’ils s’épanouissent sans nous. Qu’ils deviennent eux. Que leur prénom prenne plus de place que leur nom de famille. Depuis le temps que je lui promettais un billet, le voilà.

    - – -

    L’auto était si vide à mon retour de Québec que j’ai dû l’emplir de musique à tue-tête pour pallier à ton absence. On venait à peine de se faire un colleux dans le stationnement. On se quittait à nouveau. Ta mère reprenant le relais. Depuis le temps que je te vois partir, le coeur fait moins mal. On s’habitue. Tu verras.

    L’auto débordait pourtant de trucs quelques minutes auparavant. Chaudrons, douillette, miroir, robot, serviettes, vaisselles, etc., jusqu’au plafond. Sans oublier tes deux immenses valises rondies par l’amas de vêtements. Mais ce qui prenait encore plus de place, c’était ton énergie. Autant d’énergie dans une si petite personne. Du concentré pleine saveur. Pendant les deux heures qu’a duré le trajet, on a parlé pas mal. En fait, ça faisait longtemps qu’on ne s’était pas retrouvés toi et moi, comme ça. La musique était bonne. Nos échanges aussi.

    Y a plein de trucs qui ne se sont pourtant pas dit. Je voulais surtout te reparler de cuisine.

    La semaine passée, on a cuisiné  ensemble pour que tu apprennes quelques techniques afin de pouvoir te préparer toi-même tes plats préférés. Pendant toutes les confections des recettes, une question te revenait sans cesse : combien de ci, combien de ça? Et je te répondais que je ne savais pas. Je cuisine à la bouche… j’aurais bien écrit « à l’oeil », mais celui-ci est trompeur, la bouche, elle, ne ment jamais. Les recettes, il ne faut pas suivre ça. Jamais. Sinon, tu ne sauras jamais cuisiner. Sinon, tes plats goûteront comme tous ceux qui les suivent à la lettre. Tes plats auront un goût de papier. Des recettes, il faut t’en inspirer seulement. En prenant tes décisions par rapport à tes aspirations, tes goûts et tes désirs. Il se peut que certains n’aiment pas ce que tu cuisineras, et c’est correct comme ça, tant que tu ne cuisineras que pour toi. Si jamais, tu invites des amis et que tu veux que tout le monde apprécie, tu feras certains compromis à ta « recette », mais jamais pour la dénaturer. Les compromis, en cuisine comme dans la vie, sont importants, mais ils ne doivent jamais te forcer à agir contre ce que veux vraiment. C’est difficile de savoir les quantités? Ouais. Mais plus tu feras des essais, plus tu feras d’erreurs et mieux tu réussiras, la fois d’après. Les vieux cons comme moi appellent ça l’expérience. Je te souhaite aussi de tout faire cramer dans le fond de tes chaudrons, même s’ils sont neufs. Ce sera l’expérience qui va entrer. C’est la différence entre suivre et imaginer. Les gens qui suivent la même recette éternellement mangeront la même chose toute leur vie. Toi, tu imagineras ton quotidien et le changeras à ta guise. En tentant de manger ce que tu aimes, ce qui t’inspire. Les variantes sont infinies. À toi de les découvrir. Je voudrais bien te les dire, mais je te gâcherais ton plaisir. Cuisine les ingrédients exotiques en t’inspirant du monde entier. Ne t’impose surtout aucune barrière. J’oubliais aussi de te parler des accidents. Oui, oui, je sais que tu as peur d’un paquet de trucs. Tu as même peur de la peur. En cuisine, tu vas te brûler quelques fois, te couper aussi. Ça aussi, ça fait partie de la game. Je ne connais personne qui cuisine à qui ce n’est jamais arrivé. À moins de cuisiner au micro-ondes. Et je voudrais surtout  que tu ne t’abaisses jamais à ça. Ce qui parait simple peut s’avérer de mauvais goût. Alors, sors tes chaudrons et réinvente-toi. Tu verras, c’est tellement valorisant.

    J’aurais aimé te parler de la vie qui commence pour toi, te dire comment faire, mais j’ai comme une petite fringale qui m’en empêche et je ne suis pas de très bon conseil. Alors, fais comme moi et croque dans tout ce qui bouge. Et n’aie surtout pas peur de mordre parfois. x x x

     

    La saveur du moi.

    Y a ce panier d’épicerie qui trône au beau milieu du stationnement d’un super marché. Abandonné, à deux pas de l’enclos où l’on doit le placer avec les autres.

    Y a cette voiture stationnée entre deux places, les roues dépassant la ligne délimitant l’emplacement suggéré. Privant ainsi quelqu’un d’autre de se stationner.

    Y a ce passage à piétons au milieu d’une rue commerçante où tu peux attendre 10 minutes avant que l’on s’arrête pour vous laisser traverser la rue, même si vous êtes dans votre plein droit. Et ça, c’est quand on ne vous accélère pas dans la face pour s’assurer que vous ne passerez jamais.

    Y a ce passager d’un transport en commun qui, le cul assis, laisse cette vieille dame debout avec ses sacs. Ou l’autre bien campé sur sa position qui regarde nonchalamment, sans gêne, cette femme enceinte à bout de souffle, le bras accroché à la poutre, qui tente de prendre le moins de place possible tout en gardant son équilibre dans ce véhicule en marche.

    Y a ce couple qui passe devant tout le monde dans une file où attendent docilement des centaines de personnes. Laissant aux autres cette pénible attente.

    Y a ceux qui prennent. Sans jamais ne rien laisser. À qui tout est dû. Sans penser aux autres. Moi, moi, moi.

    Y a ceux qui ne parlent que d’eux. Qui ont des problèmes pires que les autres. Qui ont la vie supérieure. Au-dessus de tous. Que la vie des autres n’intéresse pas.

    Et je vous épargne ceux qui jettent leurs ordures sur le bord des routes. Ceux qui écrasent les pieds des autres dans une foule. Ceux qui bousculent. Ceux qui arrosent les gens sur le bord de la route. Ceux qui klaxonnent à se fouler le poignet, la hargne au front. Ceux qui sont incapables de laisser passer une ambulance en urgence. Ceux qui jugent qu’il faut penser à soi avant les autres.

    La saveur du moi.

    On ramène tout à soi. On a le moi surdéveloppé. On se surestime. JE. J majuscule. Les autres? OK. Ils sont importants. Mais seulement et seulement si, MOI, je suis. Je passe avant. Comme dans la scène du film « La vie est belle », quand le personnage campé par Roberto Benigni demande au gradé SS avec qui il échangeait des devinettes s’il pouvait l’aider à sauver sa famille de la folie allemande, mais que celui-ci étant plus préoccupé par une énigme irrésolue, sollicitait plutôt son aide. Moi. Mon problème. Pas le tien. Ni toi. Moi. Nous vivons dans une société centrée sur l’individu. Le collectif est le dernier de nos soucis. Je vs Nous. Les règles élémentaires du civisme sont bafouées chaque jour. Je ne parle pas ici de vandalisme extrême ou de contre-la-loi, non, mais de gestes simples qui respectent des autres. Je parle d’entraide, de compréhension, d’empathie et de savoir-vivre. De vivre en société.

    En pub, on s’adresse toujours à vous de façon directe. Vous êtes notre unique cible. On vous séduit à grand renfort de slogans flatteurs. Et ça fonctionne. Puisque vous êtes notre point d’intérêt, vous êtes entièrement captivés. On s’intéresse à vous. Vous aimez ça. Comme le corbeau dans la fable de Lafontaine. Vous lâchez prise devant tant d’attention.

    Jamais on n’aura été si près des gens grâce aux médias sociaux. Si près, mais en même temps si loin. Nous sommes dans une ère de communication active, supersonique. Un événement malheureux se produit, nous sommes au courant instantanément, à relayer l’info sur nos réseaux respectifs. Nous partageons nos coups de coeur, comme nos coups de gueule. Nous dénonçons les atrocités du monde, les guerres, les famines, les injustices à un rythme effréné. Bien assis, au chaud devant notre ordinateur. Nous avons le poing fermé dénonciateur au dessus de notre tête, et nous avons simultanément l’autre main sur la souris. À grands coups de changement de statut. Nous avons tellement à dire. À raconter. Nos vies sont tellement importantes. Que nous oublions trop souvent que d’autres ont des vies aussi. Qu’autour de notre nombril, y a du monde. Obnubilé par notre propre petite existence. Pendant qu’on s’impatiente dans un bouchon de circulation causé par une collision, on capote sur notre retard alors qu’à peine 300 mètres de là, des gens luttent peut-être pour leur survie. 10 minutes plus pesantes qu’une vie?

    Ne me parlez pas de grands projets de société ou de monde meilleur, quand on n’est même pas capable de tenir une porte à un étranger, laisser passer quelqu’un qui a une urgence ou ranger son propre panier d’épicerie. Le minimum qu’une société peut exiger de ses citoyens est de réaliser qu’ils ne sont pas seuls.

    Parle, parle, jase, jase.

    Discussion intéressante avec un client/ami lors d’un diner improvisé la semaine passée. On échangeait sur les gens qui parlent, mais qui n’agissent jamais. Ces sempiternels rabats-joies qui tirent sur tout ce qui bouge sans apporter une simple petite solution. Ces critiques acerbes qui ont de belles paroles pour décrier toutes les situations, mais en ont rarement pour apporter des réponses ou solutions concrètes à des problèmes. Comme s’ils étaient éternellement dans l’opposition. Des gérants d’estrade. Des sportifs de salon.
    Ces gens-là me dépriment. Bla-bla contre ci, bla-bla contre ça. Jamais content. Toujours à comparer. Non pas que je sois contre toute critique, au contraire (ce blogue en est la preuve…), mais j’ai plus de respect pour les gens qui démontrent leurs convictions par des actions précises que par des bla-bla faciles et non concluants. Faut que les bottines suivent les babines. Faut que les actions suivent les pensées, sinon ça demeure du vent. De l’air.
    Critiquer des situations sans tenter d’y opposer des alternatives ou des solutions est à la portée de tout un chacun. Proposer des changements et assumer ses prises de position demandent un peu plus de courage. J’ai beaucoup d’admiration pour les gens qui s’assument, même si je ne partage pas leur combat ou opinion. Argumenter. Définir sa pensée. Accompagné son « je n’aime pas » d’ingrédients plus précis et de finir par changer la recette.
    J’aime beaucoup discuter avec ces entrepreneurs. Ces gars ou ces femmes-là qui mettent leurs tripes dans ce qu’ils créent. Ils vont toujours de l’avant. Ne vivent jamais dans le passé. Ils auraient souvent mille et une raison de se plaindre : contexte économique, compétition, lois trop sévères, etc., mais ils préfèrent garder leur salive pour se cracher dans les mains et travailler. Pour faire avancer leur entreprise. Et ceux qui préfèrent parler se font dépasser par ceux qui agissent.
    Les réseaux sociaux ont permis une démocratisation de la liberté d’expression. Tout le monde a maintenant son porte-voix, son public et surtout des opinions sur tous les sujets. Les prises de position sur l’actualité sont dorénavant mises de l’avant à grand coup de changement de statut sur Facebook. On s’affirme à raison de 140 caractères sur Twitter. On écrit plus, certes, mais on réfléchit moins. On se laisse dicter notre pensée. Par ceux qui crient plus fort, par ceux qui tranchent le plus. On embarque dans un débat sans connaître toutes les facettes du sujet. Avec des idées préconçues. Avec nos valeurs. En jugeant toujours le sujet par rapport à soi. La fameuse saveur du moi.
    Comment peut-on avoir une opinion sur tout? Et surtout, pourquoi avoir une opinion sur tout? Quand tu as plus d’opinions que de connaissances sur un sujet, ça devient inquiétant. Et toutes ces critiques défilant uniquement sur un fil RSS, sans se métamorphoser en prises d’actions précises, ça demeure du bla-bla. Un flot de mots. Un flot de maux.

    Les pixels n’ont pas d’odeur.

    En fin de journée, j’avais un joli cadeau qui m’attendait au bureau. On venait de me livrer des exemplaires d’une affiche et d’un programme réalisés pour un client. Enveloppés dans du papier kraft, les deux paquets ressemblaient à des cadeaux sous un arbre de Noël. J’ai lentement déballé un à un ceux-ci en prenant mon temps, comme si je me faisais languir. Aussitôt le premier morceau de ruban gommé détaché, une odeur d’encre s’évadait par l’embouchure.
    Ça sentait bon. Ça sentait l’imprimerie. Désolé pour mes amis programmeurs, mais la mise en ligne d’un site web n’a rien à voir avec la livraison d’une pièce imprimée. Les pixels n’ont pas d’odeur.
    Dans mon bureau ça sentait l’imprimerie. Ça sentait le passé. Une bouffée de nostalgie. Des souvenirs se sont réveillés lorsque ces effluves ont disparu dans mes narines.

    Léopold
    En 1983, lorsque je suis entré pour la première fois à l’Imprimerie Léopold Tremblay, ce ne sont pas l’odeur, ni les presses qui m’avaient impressionné, mais le crucifix qui trônait dans le bureau en préfini du propriétaire des lieux. Léopold qui avait accepté d’engager ce jeunot apprenti de 17 ans que j’étais pendant les vacances d’été, était très religieux. L’Éveché de Chicoutimi et la congrégation des Soeurs du Bon-Conseil faisaient partie de ses clients importants. Ainsi que la chaîne de magasins Continental. Je n’avais aucune expérience, si ce n’est que celle acquise au Cégep au journal étudiant. Un vert au nombril bleu qui allait apprendre à mélanger d’autres couleurs.
    J’allais surtout apprendre ce que serait mon métier plus tard.
    Sous la supervision de Suzie, la graphiste, j’ai commencé à faire des petites jobs de montage : carte d’affaires, en-tête, factures, tous ces papiers utilitaires qu’on retrouve un peu partout, cette papeterie noble qu’on imprimait sur du papier NCR, ce papier révolutionnaire qui remplaçait le carbone permettant de faire des copies sans se tacher. Blanche au client, rose au livreur et jaune pour le commerçant.
    J’étais tellement impressionné par la dextérité de Suzie. Sa propreté, cette ligne franche qu’elle traçait au Rapido Steadler à l’aide de sa règle parallèle. Sa facilité à glisser les galées de typo dans la cireuse chaude, à les déposer sur le carton en vérifiant que tout était droit. Ça l’était toujours tout de suite, elle devait replacer que très rarement ses colonnes de textes. Ses montages étaient des oeuvres d’art. Propres, précis, droits. Les miens, à côté, étaient des épouvantables collages malpropres. N’étant pas manuel, mes montages à force d’être repositionnés et repositionnés, laissaient des traces noires sur le carton, mes lignes laissaient des barbeaux immenses que je devais par la suite gratter à l’X-Acto causant des trous, des cicatrices dans mes montages. J’étais un mauvais apprenti. J’exaspérais Suzie. Je n’avais pas son adresse ni son expérience. Mais j’aimais ça. J’aimais ce métier d’artisan. J’aimais ces petits gestes que je devais poser. De prendre un carton couché, d’y tracer des lignes-guides bleues que la caméra serait incapable de reproduire, d’y poser par la suite les filets définitifs à l’encre noire; de créer des coins ronds au tire-ligne, de mesurer les éléments graphiques, comme un logo d’entreprise, que je déposerais par la suite sur mon montage après l’avoir réduit à la caméra dans la chambre noire.
    J’aimais les odeurs. Ces odeurs. Celle âcre et vinaigrée des produits chimiques des PMT. Celle de l’encre; dense lorsque dans son pot de métal d’origine, presque poivrée quand elle venait s’écraser sur le papier et parfumée quand on enveloppait la publication terminée dans des paquets de papier kraft. Comme l’odeur de cet après-midi. J’aimais aussi l’odeur du papier. À l’arrière de l’imprimerie où étaient disposées les piles de grandes feuilles; glacées, texturées, de couleurs, l’humidité de l’endroit tranchait avec l’aridité des paquets éventrés d’où émergeaient des restants de feuilles dont on faisait des calepins pour les clients. L’odeur de la colle blanche qui servait à relier les volumes : Léopold Tremblay imprimait aussi des livres, ce qui était quand même rare pour une si petite imprimerie. Ruth, une collègue s’occupait de la reliure; à cette époque, les factures numérotées étaient assemblées à la main. Quand mes tâches étaient terminées ou que Suzie en avait assez de me voir détruire mes maquettes, j’allais rejoindre Ruth pour la suivre comme un petit chien, ramassant une à une les feuilles pour les assembler. Une job difficile. Pas complexe, non, mais tellement répétitive et abrutissante. Que faisait Ruth sans se plaindre. Ou madame Léopold qui venait lui donner un coup de main. Y avait aussi l’odeur des machines. Des presses. De la cigarette de Guy, le pressier principal. Cigarette au bec, il changeait les plaques d’impression sans la déposer. Guy et ses blagues cochonnes.
    J’aimais aussi le bruit. Celles des presses omniprésentes, cacophoniques, souvent en canon. Celui de la radio de Guy. Transistor au fil pendant près des presses. Le son du téléphone amplifié par un haut-parleur pour l’entendre jusque dans l’entrepôt de papier.
    J’ai passé un bel été en 1983. À apprivoiser ces odeurs et cette nouvelle vie qui s’offrait à moi. Ces odeurs que j’aime encore. Autant que ce métier.