Chroniques Sénégalaises 06 – Awa


Qui garde tes enfants quand tu travailles avec nous?

La question à paru surprendre Awa, mais elle m’a simplement répondu «la première», en parlant de l’autre femme de son mari. Elle, c’est la deuxième épouse.

Comme beaucoup de pays africains, la polygamie est fréquente au Sénégal et c’est d’ailleurs ici qu’on en compterait la plus grande proportion sur le continent. Plus qu’une coutume, elle est inscrite dans le Code de la famille. Dans les faits, l’article 133 dispose que le mariage peut être conclu : soit sous le régime de la polygamie (quatre épouses maximum), soit sous le régime de la limitation de la polygamie (deux ou trois épouses) ou sous le régime de la monogamie. Une femme ne peut être forcée à devenir une seconde épouse et si la première femme n’accepte pas une situation de polygamie, elle a le droit de demander le divorce. Tout cela étant bien théorique puisqu’en pratique cela s’avère plus difficile, surtout si la femme n’a pas de revenu garanti et dépend du-dit mari. Awa, comme une douzaine d’autres Sénégalais, est traductrice wolof/français et agit bénévolement dans le dispensaire comme interprète pour les patients ou les infirmiers.

Bien qu’elle soit née à Thiaré, elle n’y habite plus depuis plusieurs années, demeurant à une dizaine de kilomètres dans un autre village dont je n’ai pas osé demander une autre fois de répéter le nom. Ordinairement, elle travaille comme matrone, l’équivalent d’une sage-femme au Québec. C’est donc chez sa mère qu’elle habitera pendant toute la durée de notre mission, sa deuxième avec nous, laissant encore sa petite famille derrière elle. Sauf le petit dernier, son garçon Abdou, accroché a son sein pendant que je lui parle.

À voir ses yeux me regarder, je réalise bien que mes questions la rendent perplexe par leur simplicité. La notion de famille étant ici fort différente de la nôtre. Indissociable de la notion de partage. C’est pourquoi elle a certainement trouvé étrange que je lui demande si la présence de cette autre épouse la dérangeait. On a l’habitude de vivre ensemble, me dit-elle, sans arrières pensées. On s’occupe toutes les deux des enfants. Sans préciser mes ou ses. Ils sont du même père. Quand elle était petite, elle aussi, ses frères et sœurs avaient des mamans différentes. À ce niveau-là sommes-nous si différents avec nos familles reconstituées?

Vous savez bien que je lui ai demandé comment ça se passait, heuuu… je veux dire, quand vient le temps d’aller au lit, qui va où. Chacune dans sa chambre, c’est monsieur qui se déplace. Tout simplement. Selon ses humeurs et besoins. Je n’ai pas osé demander à Awa si l’adultère est moins fréquent chez les couples polygames, mais quand plus tard, j’en ai fait part à Malick, son grand sourire voulait en dire long. Au village, la polygamie est assez fréquente et peut devenir une piste de lors d’une consultation à la clinique. Une simple infection qui se transmet d’épouse en épouse via le mari. C’est un sujet auquel les étudiants et les infirmières en place doivent jongler et apprendre à poser les questions appropriés pour ne froisser personne.

On pourrait penser que la notion de polygamie est directement reliée à la religion, puisque le Sénégal est à 90% musulman et que le célibat des femmes est vécu comme une situation d’attente pour elle, mais il faudrait regarder un peu plus du côté économique et social pour comprendre un peu plus. Ainsi, à la campagne, avoir une famille nombreuse devient un avantage au niveau de la main d’œuvre pour travailler aux champs. Par contre, comme la solidarité familiale domine, il peut devenir difficile pour un enfant qui travaille à l’extérieur de subvenir à tous ses frères et sœurs quand ils sont en si grand nombre. Ce qui expliquerait qu’en période de ralentissement économique, cela se répercute sur cette coutume.

Et toi Awa, tu as combien d’enfants? Six. Six a moi. Onze en tout.

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