Entretien avec un clown.
Je pense qu’on ne peut apprécier quelque chose qu’on ne connaît pas. Je pense aussi que l’ignorance est souvent le pire défaut qu’un individu peut avoir. C’est celui qui fausse la plupart du temps le jugement. Quand j’ai décidé d’appuyer l’organisation S.O.S Clown, j’avoue ne pas avoir pris trop de renseignements sur l’organisation. Je l’ai fait avant tout parce qu’un client m’y avait référé, comme un soldat à qui on donne un ordre. Mais en dedans de moi, au plus profond, je pense que l’on DOIT s’impliquer. Il faut aider son prochain. Je sais que c’est un principe judéo-chrétien, que la religion est un sujet tabou ces temps-ci, mais je persiste à dire qu’il faut s’impliquer dans une société si l’on veut qu’elle avance. Qu’il faut surtout faire ce qu’il faut sans attendre que les autres le fassent. Sans y penser. En sautant. Sans filet.
En décembre dernier, Geneviève Lefebvre, une pote de Facebook, une femme allumée, une plume géniale écrivait un billet lumineux sur son blogue Chroniques Blondes; un super billet : De l’engagement et autres gravités de l’être, un article sur ces personnes qui s’impliquent dans leur environnement. Simplement parce que. Parce que c’est ainsi.
J’ai eu le privilège de voir à l’oeuvre ces clowns et je vous donne ici la chance de connaître un peu plus leur travail. Pour vous inciter surtout à donner des sous pour les soutenir dans leur mission. J’ai interviewé Lily-Fleur Depeau (alias Josée Gagnon); histoire d’en savoir un peu plus sur l’organisme. Voici donc un interview effectué par courriel, parce que la vie passe trop vite et que les rencontres physiques sont devenues des privilèges…
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Interview avec Lily-Fleur.
Marc™ : C’est la première fois que j’interviewe un clown, je devrais m’attendre à quoi comme dialogue?
Lily : Tout sauf un dialogue de sourds.
Marc™ : Pourquoi le nom de Lily-Fleur?
Lily : Parce que si l’on me pose une question, la réponse est toujours longue et exhaustive… Donc, il fallait que le nom soit long. Mon personnage, comme tous les autres, est une caricature de moi, donc c’est une petite poupée qui veut que tout soit parfait, mais qui pète des plombs… De là, Lily-Fleur Depeau.
Marc™ : Haaa, je ne connaissais pas votre nom de famille. Je comprends mieux maintenant. Il est important pour un clown d’avoir sa propre personnalité? Simplement pour vous distinguer où cela fait partie d’un processus plus complexe?
Lily : La raison pour laquelle le clown est associé à une image peu flatteuse et ridicule, presque grossière, c’est qu’elle est basée sur un stéréotype et n’a souvent aucune raison plus profonde. Nous (et ce qui caractérise les clowns qui se démarquent) ce sont ceux qui ont une recherche plus poussée et un fondement à leurs actes, leurs actions et leurs pensées, ainsi qu’à leurs images. SOS Clown, comme les Dr. Clown (nos modèles) ne pourrions avoir un personnage qui ne vient pas de notre « moi ». C’est à dire que pour que le personnage soit honnête et qu’il ait une proposition théâtrale autre que des ballounes, ben… Il doit être en accord avec ce qu’il est. C’est pour cette raison que nos personnages sont nos caricatures. Difficile à assumer au début de voir nos défauts (si nombreux) au grand jour… Puis nous apprenons à en faire des « presque qualités », en tout cas, c’est ce qui nous alimente sans faire trop d’efforts, juste en étant honnête avec la situation, avec nous même. Notre propre bêtise rend ce personnage attachant parce que tous peuvent s’identifier à cette vulnérabilité, cette sottise ou ce côté naïf.
Marc™ : De cette façon, ça doit être plus facile de jouer son propre rôle, même s’il est exagéré, mais surtout plus pertinent encore quand vous intervenez auprès de vos «patients»?… Parlant d’intervention, peux-tu me parler des clientèles différentes que vous visitez?
Lily : De jouer plus proche de nous, nous permet de nous oublier et de ne pas avoir à trop penser. Donc, ça nous permet d’être « toute là » avec la personne qu’on rencontre, d’être réellement à l’écoute, le reste c’est un point d’honneur pour notre travail « honnêteté de jeu ».
SOS Clown travaille en pédiatrie au CSSS au Chicoutimi, dans 4 CHSLD (centre de soins de longue durée) au Saguenay et nous avons commencé un deuxième programme à l’URFI (centre de réadaptation à Jonquière) avec une clientèle très diversifiée. Un défi que nous adorons. Nous avons travaillé 4 ans aux soins de longue durée au CSSS de Chicoutimi, mais avec le transfert de ces départements, nous avons dû faire des choix difficiles.
Marc™ : L’approche des deux clientèles (personnes âgées et enfants) est-elle différente? Si oui, en quoi?
Lily : Complètement. Avec les enfants, naturellement ils s’attendent à ce que les Dr. Clown fassent leurs preuves. Veulent une « performance », veulent rire. Nous jouons beaucoup plus et faisons du « slapstick » (l’art de se frapper sans trop se faire mal). Avec les personnes âgées, c’est beaucoup plus tendre, plus calme, plus dans l’écoute et la modestie. Nous attendons toujours que la personne nous parle d’elle avant que de tenter quoi que ce soit… Une relation doit s’installer, une confiance puis… Peu à peu, au fil des semaines, nous pouvons explorer d’autres avenues, orientées par la vie et les intérêts, puis la réalité physique et intellectuelle de la personne.
Nous accompagnons aussi des gens dans la mort alors bien sûr, notre dernier souci est de les faire rire… Nous souhaitons simplement avoir un moment privilégié avec cette personne. Nous avons souvent des confidences; des désirs avoués, des regrets, des peurs et de la colère. Si notre présence permet à une seule personne de mourir en se sentant respectée dans « l’être humain » qu’elle est et non pas le « malade » qu’elle est devenue et que, grâce à notre visite cette personne meurt moins en colère… Alors nous, nous savons pourquoi nous faisons ce travail si passionnant.
La difficulté avec les enfants c’est de savoir s’adapter aux différents groupes d’âge. Aux différentes situations dans une seule chambre… Ça demande une écoute du tonnerre et une acuité chirurgicale. Exemple: Un enfant reçoit un diagnostic de fibrose (6 mois) et un trouble alimentaire (16 ans) dans le lit d’à côté puis une urgence pulmonaire (5 ans) qui arrive avec les familles, médecins et infirmières qui viennent avec…. Faut jongler avec tout ça, ne pas trop énerver et savoir quitter.
Marc™ : Je comprends. On est loin du « divertissement » et beaucoup plus proche de l’intervention. Comment êtes-vous préparés à ça? J’imagine qu’on ne s’invente pas Dr.Clown?
Lily : Absolument.
Nous sommes, à la base, tous des comédiens professionnels, pour faire naître notre personnage, nous allons prendre la première formation à Montréal. Beaucoup de journées d’observation pour bien saisir le travail et toute la subtilité qui s’y rattache. Nous bonifions par la suite cette formation à d’autres, très diversifiées qu’il serait difficile de décrire. Autant sur le métier de comédiens que sur les pertes sensorielles, sur l’art de faire des interventions en ayant une qualité d’écoute et de pertinence (que nous avons fait venir d’Europe) ce sont des formations très rares et plutôt «pointues ». Nous avons un métier de marge… Plus marge que ça, tu meurs…lol
Il a fallu tout créer d’un bout à l’autre… Nous sommes parties de loin Moira et moi. Fallait y croire pour embarquer autant de gens merveilleux dans un projet aussi excentrique!
Marc™ : J’ai pu apprécier votre travail et j’ai été sous le charme… mais en même temps, j’étais bouleversé; comment gérez-vous vos propres émotions par rapport aux relations que vous créez?
Lily : Tout d’abord l’organisme est très bien structuré. Il est doté d’un code de déontologie qui nous sert à être balisé. Les règles à suivre pour d’éventuels débordements. Nous avons un soutien psychologique dans l’organisme et nous nous rencontrons chaque mois avec ce psychologue pour échanger sur les différentes difficultés ou les belles constatations que nous faisons. Cela nous permet d’être orienté, soutenu et surtout de garder un équilibre émotif sur par rapport à la mort, le deuil en général, la maladie et toutes les étrangement, belles choses qui s’y rattachent.
Le nez nous permet une distance émotionnelle aussi. Comme nous avons des costumes plutôt sobres, c’est ce qui nous distingue, nous met une petite barrière et nous protège aussi. De plus nous avons un journal de bord interne qui nous permet d’évacuer le « trop-plein » et de nous questionner sur plein de choses concernant notre travail. Il est bien de mentionner aussi que nos clowns thérapeutiques ont choisi à partir d’audition artistique et psychologique. Nous avons donc une présélection qui nous oriente vers des gens qui sont là pour de bonnes raisons, qui ont le coeur pour le faire et qui sont rendues à un point dans leur vie où ils peuvent gérer ces situations.
Marc™ : Vous êtes combien de clowns à travailler pour SOS Clowns et peux-tu me les nommer?
Lily : Les cofondatrices, Dr. Go! (Moira) et Dr. Lily-Fleur Depeau. Puis en ordre d’arrivée : Dr. Chabidou Wa, Dr. Monde Entier, Dr. Q-Tips, Dr. Rubber et une petite nouvelle qui n’a pas été baptisée… Peut-être Dr. Linguini ou quelque chose de long… Dr. Douz’grains étant partie. Donc, 7 en fonctions.
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Voilà. Quand je vous solliciterai, la semaine prochaine, pour cette levée de fonds pour aider l’organisme S.O.S Clown, vous en saurez un peu plus sur ces drôles de personnages qui en font partie. Sur ces drôles de clowns qui n’ont que leurs nez rouges pour les différencier des anges…
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25 trucs qui me font chier d’être graphiste
01. Passer des heures à zigonner devant 100,000 polices de caractère pour finir par utiliser Helvetica.
02. Fuir le regard intrigué des passants quand tu te penches à la verticale pour lire les crédits d’une sacrée belle affiche sur un mur.
03. Être incapable d’apprécier un document si le texte est justifié, composé en comic sans en utilisant toutes les fonctions horribles de déformation de typo du logiciel Word.
04. Te faire demander qu’est-ce que tu as fait « exactement » dans cette brochure si les illustrations et les photos viennent d’ailleurs, que tu n’as pas composé le texte et que tu n’es pas l’imprimeur.
05. Être désigné par ta famille pour faire la carte de fête de ma tante ou l’affiche de la vente de garage du quartier.
06. De toujours barbouiller sur tous les documents que l’on te donne : ordre du jour d’une réunion, document de travail, serviette de table.
07. Être incapable d’acheter un t-shirt, si le design n’est pas hype.
08. Décider qu’un vin est un grand cru uniquement si l’étiquette est belle.
09. Se rendre compte, après 40 ans que d’utiliser de la typographie en 6 points, c’est illisible.
10. Présenter un truc de merde à un client et qu’il l’accepte.
11. Te faire dire par un client que ton design fait très professionnel. J’espère.
12. Te faire demander si tu fais des « crest », des sigles ou des légos.
13. Télécharger toutes les applications pour iPhone qui touchent de près ou de loin au graphisme et n’en utiliser aucune.
14. Être considéré comme un artiste dans le milieu des affaires.
15. Être considéré comme un commercial dans le milieu artistique.
16. N’avoir aucune reconnaissance professionnelle et réaliser que n’importe qui peut porter le nom de designer graphique sans en avoir la formation.
17. Recevoir des conseils de mise en page de la part d’une secrétaire.
18. Subir les innombrables mises à jour inutiles de tous les logiciels indispensables à la réalisation de ses créations.
19. Trouver une idée géniale, la présenter au client qui l’accepte avec joie, réaliser que cette idée existe déjà, devoir appeler le client pour lui dégonfler sa baloune.
20. Triper plus sur le générique d’un film que sur son intrigue.
21. Apprendre après avoir déposé un projet à un client prospect qu’en plus de toi, il y a 35 autres soumissionnaires.
22. Devoir toujours payer un surplus de bagages à chaque voyage effectué parce que tu achètes toujours trop de livres de design.
23. Se réveiller en pleine nuit, griffonner un concept sur son calepin près du lit et être incapable de déchiffrer le gribouillis le lendemain matin, au réveil.
24. Se rendre compte dans une mission humanitaire que ton métier ne sert à rien quand tu es en plein coeur de la brousse africaine.
25. Trouver l’idée parfaite alors que ton concept est déjà sous presse.
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S.O.S Clown
Je n’avais mis les pieds dans un CHSLD depuis un bon bout de temps. J’attendais dans l’entrée principale. Ils sont apparus aussitôt que les portes de l’ascenseur se sont ouvertes. S’ils n’avaient pas exagérés leur démarche en se dirigeant vers moi, avec leur sarrau blanc ils auraient pu passer pour du personnel de santé traditionnel. Sans leur nez bien sûr. Ce nez rouge spongieux si caractéristique du clown. Dr Rubber et Dr Monde Dentier de SOS Clown allaient me permettre de voir de près leur travail.
J’avoue avoir été un peu intimidé au départ. J’étais figé, tentant de me rendre invisible pour ne pas nuire à leurs interventions. Doucement, j’allais comme ces petits vieux, tomber sous le charme de ces deux clowns, déguisés en docteurs…
Dans le corridor du premier étage, des personnes âgées assises discutaient entre elles, certaines dans des chaises roulantes, d’autres sur des triporteurs. Une madame atteinte de Parkinson s’agita à notre arrivée; difficile de déceler parmi ses mouvements, ceux qui étaient voulus et ceux provoqués par la maladie. C’était l’entrée en scène de mes deux intervenants. On allait visiter une douzaine de personnes; moi, toujours en retrait comme observateur, tentant de me faire le plus petit possible.
« Parlez-moi d’amour, redites-moi des choses tendres…»
À genoux, Dr Rubber caressa la main de Gisèle en prenant de ses nouvelles. Assise dans la salle de séjour, elle discutait avec sa nièce avant que les deux clowns apparaissent. Elle parlait de ce voyage à New York, des ces immeubles impressionnants qu’elle avait vus, des rues débordantes de monde. Quand on lui a demandé si elle voulait qu’on lui entonne une chanson, elle a souri telle une petite fille timide tout en acquiesçant. La chanson de Lucienne Boyer « Parlez-moi d’amour… » tombait à point. Lentement, les yeux pétillants de Gisèle se sont mis en vie sous la voix des deux docteurs au nez rouge. La musique, ça réveille des souvenirs. Dans ses yeux embués défilaient des images. Lesquelles? On ne saura jamais, mais la plénitude qui se dégageait de son visage annonçait que ses pensées en étaient des belles. Si belle et si frêle, Gisèle avec ses cheveux si bien coiffés, ses vêtements savamment assortis a voyagé pendant les quelques minutes qu’a duré la chanson, visitant son passé, revoyant au passage les personnes importantes de sa vie. Pendant tout ce temps, sa nièce les yeux dans l’eau, voyait s’illuminer le visage de sa tante. Pour elle aussi, ces quelques minutes d’allégresse sous les voix pas toujours justes de nos deux clowns ont fait le plus grand bien, constatant que Gisèle vivait un petit moment de bonheur.
Brigitte qui rajeunit sous nos yeux
Quand on est entré dans la chambre de Brigitte, c’est comme si le soleil était tout à coup apparu en pleine nuit. Sur sa chaise roulette, elle a tapé des mains et crié à quel point elle était contente de nous voir ! Embrassant tour à tour mes deux acolytes, elle m’a remarqué, appuyée en retrait sur le cadre de la porte. Elle m’a demandé de venir la voir, moi aussi j’aurais droit au beau gros bec mouillé… Fière de nous annoncer ses 98 ans, cette belle dame aux cheveux longs blancs était empressée de nous montrer la photo de son beau Raymond dans ce cadre doré près de son lit. Brigitte était un canon dans son temps, les photos d’époque le prouvent un peu partout dans sa chambre. Elle en avait beaucoup à dire. Trop contente d’avoir de la visite, elle nous a fait sortir les chocolats des grandes occasions. Ça sentait le bonheur dans la chambre. Sur son babillard, les photos de sa fille dont elle est si fière, ses garçons, ses petits enfants. Quand il a fallu quitter, après une dernière tournée de becs baveux, elle nous a suivis dans le corridor en riant pour nous dire qu’elle s’était trompé : elle n’avait pas 98, mais 92 ans. J’ai tout de suite pensé que c’était un effet secondaire de notre visite, ce rajeunissement subit.
Florence dans la brume
On m’avait averti avant d’entrer dans cette chambre que j’allais swinger de la patte. Florence joue de la musique, tape du pied et apprend même des chansons à nos clowns. Dr Rubber, a cogné doucement sur la porte pour s’annoncer. Florence était là, avec une des ses filles. Assise sur sa chaise roulante, elle n’était pas comme on me l’avait décrite. Les yeux brumeux, le regard absent, la bouche triste, le dos courbé, Florence ne passaient vraisemblablement pas une belle journée. Sa fille, la voix nouée, nous l’a confirmé : sa mère était méconnaissable. Presque aveugle, elle a tout de même balbutié quelques mots incompréhensibles quand elle a entendu les premières paroles de Dr Monde Dentier. La visite allait s’achever sous les baisers de nos deux intervenants quand une étincelle a mis feu dans le cerveau de Florence. Le bruit de la bombarde jouée par un des clowns est entré dans l’oreille de celle-ci pour embraser son cerveau. Ses pieds se sont mis à bouger lentement, mais avec rythme, ses mains peu à peu ont suivi. Elle n’était pas en forme, mais y avait une énergie qui se dégageait maintenant d’elle. Mes clowns venaient encore une fois de réveiller du coma une patiente. Comme par magie. Avec de la tendresse, de la musique et leur bonne humeur. Une autre prescription de bonheur.
Dans le lit de Monique
Quand mes deux clowns sont entrés dans la chambre de Monique, elle était couchée dans son lit. Alors qu’ils voulaient quitter pour ne pas la déranger, elle leur a demandé de rester, de s’assoir près d’elle et de la coller. Comme une petite fille qui manquait d’amour. Elle leur racontera cette histoire passée au Lac-Saint-Jean quand elle avait rencontré ces Américains venus pêcher. Cette histoire qu’ils avaient dû entendre des centaines de fois, la même qu’à chacune de leur visite. Monique était enjouée et répétait à qui mieux mieux qu’elle était si contente de recevoir de la visite. Elle a pourtant des enfants dans la région. Mais ils sont tellement occupés. Tellement qu’ils n’ont pas le temps de la visiter. Cette visite de mes deux comparses allait la contenter jusqu’à la prochaine. J’ai eu une pensée immédiate pour Laurette, ma grand-mère maternelle chouchoutée par sa famille jusqu’à ses dernières heures et j’ai eu un pincement pour Monique et ses enfants trop occupés qui ont troqué leurs responsabilités de présence contre leur propre petit bonheur. D’où l’importance plus que primordiale du travail des clowns que j’accompagnais, sans qui Monique serait encore plus seule.
À la fin de nos visites, dans le local qu’on leur accorde au CHSLD, quand ils ont enlevé leurs nez, j’ai pu voir le vrai visage de mes deux amis. Deux beaux petits gars dans la vingtaine qui, chaque semaine, viennent donner de l’espoir, infuser de la vie dans le coeur de ces vieux, mais surtout les envelopper d’amour. Ils sont une dizaine à faire ça. L’organisme s’appelle S.O.S Clown et j’ai décidé de participer à leur levée de fonds annuels. Je solliciterai, encore une fois, votre générosité, en vous expliquant un peu plus tard comment. D’ici là, prenez soin de vos parents et grands-parents.
N.B — Par souci d’anonymat, vous comprendrez que les noms ont été changés…
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Boris et Sonya dans les Adirondacks
J’allais vous raconter mon long week-end à New York. J’allais vous dépeindre le visage radieux de ma fille qui, après 130 essais de robe chez Macy’s, mettait la main sur celle dont elle rêvait pour son bal de graduation en juin. J’allais vous décrire en détail le style tout personnel de ce petit bout de femme devenue si grande sur ses talons de 4 pouces. J’allais vous raconter tout ça avec humour et amour, mais cette pluie qui s’est rapidement transformée en neige est venue gâcher tout ça. J’allais vous raconter que l’on a patiné en plein coeur de Central Park, sous les lumières des gratte-ciels, sur cette glace offerte par le richissime Trump. Moi qui n’avais pas chaussé de patins depuis des années. J’allais vous dire comment c’était beau de voir toutes ces lumières autour de nous, mais cette neige abondante est venue bouleverser mon récit et rendue futile ces coups de patin sur la glace.
J’allais vous parler de ce restaurant italien découvert grâce à urbanspoon.com, vous décrire cette pizza venue directement de Napoli, dégustée près du foyer, sous les bouquets d’origan qui séchaient près du bar. Et cette pluie verglaçante est venu tout foutre ça en l’air en me laissant un goût plutôt amer.
Cette satanée pluie qui ne nous a pas lâché dès notre départ de New York pour se changer en neige au milieu des Adirondacks. Cette neige qui a transformé la chaussée en une patinoire plus glissante que celle de Central Park. Cette neige qui a surtout fait déraper la voiture de Boris et Sonya Begelman, transformant ce long simple week-end en aventure humaine.
C’est en plein coeur des Adirondacks, ce parc si semblable à celui de la Réserve faunique des Laurentides, que l’automobile de Boris et Sonya a été emboutie avec une malchance inouïe par celle de leur fille qui les suivait. Le choc fut brutal; sûrement pas attachés, Boris et Sonya ont passé à travers le pare-brise de leur voiture. Quand nous sommes arrivés sur les lieux de l’accident, nous étions les premiers, Karine et moi. J’ai débarqué rapidement de la voiture pour m’enquérir de l’état des occupants. Le gendre, en sang, debout, cellulaire en main, tentait d’appeler le 9-1-1 pendant que ses mains tremblaient sous le choc et le froid. Aussitôt que j’ai aperçu Boris gisant sur la chaussée, j’ai crié à Karine, ma conjointe infirmière de venir me joindre. C’est elle qui prendrait les choses en main en attendant les ambulanciers. Le policier arrivé sur place 2 minutes après nous ne semblait pas du tout à l’aise dans son rôle improvisé d’ambulancier et semblait tellement apprécier notre présence qu’il a laissé Karine mener complètement les mesures d’urgence. Pendant qu’elle s’occupait de Boris, j’ai couru chercher les couvertures que les enfants avaient apportées, pour dormir durant cette longue route, afin d’en couvrir les blessés. Plaies béantes, hémorragie interne, fracture ouverte, Boris avait les jambes toutes croches et ne ressentait surtout plus aucune sensation dans celles-ci. Pendant les manoeuvres plus délicates de Karine, je m’assurais de garder son attention. Stay with us, Boris, help is coming. En fait si je veux être honnête, je l’appelais Morris. Et toutes les fois, il me rappelait qu’il s’appelait plutôt Boris. C’est fou comme ces petits détails deviennent importants. Alors que je me foutais carrément de son nom, mais pas de sa survie, Boris s’accrochait à son nom. Comme à une bouée. Le père de Karine, Jean-Claude, venu prêter main-forte à notre équipe a suivi les consignes de sa fille à la lettre, pressant les plaies préalablement pansées. Quand nous sommes revenus à la voiture, alors que les ambulanciers avaient pris la relève, on avait les cheveux tout mouillés, les vêtements trempés, les mains gelées, mais un sentiment du devoir accompli. Nous avions les émotions à fleurs de peau.
Je voulais vous parler du visage radieux de ma fille qui a acheté sa robe de graduation à New York, mais je vous décrirai plutôt la fierté et l’admiration qu’elle a ressenties quand elle a pu observer cette manoeuvre d’urgence réalisée sous ses yeux. Constater notre simple devoir de citoyen. Moi, ce sont les yeux de Boris que j’ai en tête, pendant que je lui tenais les mains pour le réchauffer pendant que cette foutue neige transformée en eau lui enlevait toute chaleur. Je m’en fous que tu t’appellais Boris ou Morris, je souhaite seulement que l’on n’ait pas tout fait ça pour rien…
MISE À JOUR >
J’ai fouillé sur internet une bonne partie de la soirée à la recherche de nouvelles afin de connaître l’état de santé des gens que nous avions aidés. Je suis tombé sur un article du Adirondack Daily Enterprise relatant un accident survenu dans le parc, quelques heures avant notre passage. J’ai contacté le journaliste auteur de l’article, Chris Knight pour lui demander s’il en savait un peu plus sur l’accident dont nous avions été témoin. Hélas, après quelques échanges de courriels, il n’avait aucune information supplémentaire à me fournir… jusqu’à ce matin. Il m’a fait parvenir un courriel avec un lien menant au journal Press Republican qui relatait un accident semblable à ma description avec les mêmes prénoms. Pas de doute, c’était notre tragédie!
En relisant l’article, je me suis rendu compte que j’avais réalisé quelques erreurs de description dans mon billet. Voici donc un résumé de ce qui s’est véritablement passé : en provenance de Brooklyn, Igor Begelman, accompagnés de ses deux enfants a perdu le contrôle de son automobile percutant la barrière d’accotement. Boris et Sonya Gelman voyant la situation ont stationné leur voiture derrière pour évaluer les dégâts. Au même moment, sur la même route, Kseniya Vasilyen perdit le contrôle, elle aussi, et percuta les deux voitures en écrasant le couple Gelman entre celles-ci. C’est l’élément qui manquait à mon histoire… J’ai bien vu un débris dans le ravin, mais je croyais que c’était un parechoc enseveli alors que c’était la voiture d’Igor qui a certainement glissé là sous l’impact. La femme que j’avais prise pour la fille de Boris leur était parfaitement inconnue. Ce qui explique le manque total d’empathie de celle-ci pour les accidentés; elle était la cause bien involontaire, j’en conviens, de toute cette histoire. L’état de santé des Gelman est toujours critique, celle d’Igor passé de sérieux à critique. Beau bordel finalement.
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